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“Madame Verlaine”, de Hélène Mathieu et Daniel Grandclément

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Mathilde Mauté et Paul Verlaine, par Frédéric-Auguste Cazals, aquarelle (détail) 1870
Mathilde Mauté et Paul Verlaine, par Frédéric-Auguste Cazals, aquarelle (détail) 1870

Il y eut une madame Verlaine. Épouse de Paul, le célèbre poète, elle se prénommait Mathilde. Elle avait quatorze ans lors de leur rencontre et rayonnait d’une beauté et d’une vivacité qui contrastaient avec la noirceur de son futur époux.

Elle vécut à ses côtés « une vie en enfer ».
De son propre aveu.

Remercions Hélène Mathieu et Daniel Grandclément de remettre Mathilde en lumière dans leur enquête très documentée, Madame Verlaine, paru aux éditions Phébus. Et de lui faire tenir – enfin ! – le devant de la scène. Elle qui fut si souvent réduite, sous la plume des hagiographes du poète, au rôle d’empêcheuse de vivre en rimes et d’« aimer furieusement » un certain Arthur Rimbaud, adolescent aux semelles de vent.

Portrait de Mathilde Mauté en 1859 par Colombe Peragallo
Portrait de Mathilde Mauté en 1859 par Colombe Peragallo

Mathilde, née Mauté de Fleurville, l’avoue elle-même : ce fut le mariage de la Belle et la Bête. Célébré en 1870, en pleine guerre franco-prussienne, il unit cette très jolie jeune femme de la bonne bourgeoisie parisienne à l’ami de son frère, de neuf ans son aîné, dont la laideur est légendaire. « Il ressemblait à un singe et son originalité babouinesque ne pouvait inspirer à une femme qu’un sentiment d’effroi et de dégoût », écrit Edmond Lepelletier, le meilleur ami du poète. En outre, si Verlaine jouit déjà d’une certaine renommée dans les cénacles littéraires, il est sans le sou. Mathilde viendra d’ailleurs sans dot, son père – auquel le couple a largement forcé la main – refusant de prendre le risque d’un mariage d’argent.

Quel fut donc le secret de cette séduction ? La poésie, assurément ! Comment résister aux vers du « prince des poètes », composés spécialement pour elle, notamment dans le recueil La Bonne Chanson ?

« Tant votre image, jamais chérie,
Habite en ce coeur tout à vous,
Mon coeur uniquement jaloux,
De vous aimer et de vous plaire. »

Hélène Mathieu et Daniel Grandclément, tous deux journalistes, nous livrent ici une vie à hauteur de femme. Les événements sont racontés à travers le regard de Mathilde, celui d’une amoureuse consciente du génie de son époux, mais bientôt bafouée, trompée et maltraitée. N’en déplaise aux admirateurs éperdus de Verlaine, Mathilde fut une femme battue et, comme tant d’autres victimes de violences conjugales, honteuse de l’être : « Pour rien au monde, je n’aurais voulu qu’on soupçonnât la vérité », écrit-elle dans ses mémoires. Menacée d’un couteau, frappée, étranglée par un Verlaine ivre de rage et d’absinthe, elle échappa à plusieurs reprises à la mort. En un mot : elle échappa de peu au féminicide. De nombreux rapports de police et certificats médicaux l’attestent.

L’intérêt d’une telle approche est de donner enfin une voix à celle dont les mémoires furent longtemps étouffés pour préserver le mythe, tout en restituant aux monstres sacrés leur cruelle humanité. L’irruption d’Arthur Rimbaud dans la vie du couple précipite la rupture : squattant le foyer conjugal, cet « adolescent diabolique » pulvérise leur quotidien et entraîne Verlaine dans une fuite destructrice. Entre abandons successifs, lettres délirantes et échappées alcoolisées du duo poétique, Mathilde tente vainement de sauver son mariage, avant de baisser les bras. Usée par cette toxicité, elle obtient la séparation de corps dès 1874, scellant ainsi l’éloignement définitif des deux époux.

“Madame Verlaine”, les éditions Phébus

Heureusement, la vie de Mathilde ne se limita pas à cette tumultueuse union. En femme libre, elle se remaria en 1886, eu deux autres enfants et vécu à Alger où elle retrouva son amie Louise Michel, l’égérie révolutionnaire de la Commune. Avant de divorcer à nouveau, un acte inédit pour l’époque. Quant à son fils Georges, malade, il sera volontairement tenu à l’écart d’un père qu’il ne reverra jamais.

« Je n’ai rien compris à Verlaine », écrit Mathilde dans ses mémoires. Tout est là : le génie n’absout rien, pas plus qu’il ne devrait condamner ses victimes à l’oubli.

Aude Seyssel

> Les éditions Phébus