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Friday 23 October 2026
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“Mary Cassatt » de Thomas Schlesser

Mary Cassatt "Jeune fille au banjo" (1894) © Musée d’Orsay

« Mary Cassatt, l’enfance réincarnée… » Disons-le d’emblée : le titre de ce très bel ouvrage illustré, Mary Cassatt, l’enfance réincarnée (éditions Hazan), de Thomas Schlesser – et de l’exposition éponyme qui se tient au musée d’Orsay Paris – ne dit en rien toute la grandeur et la portée de cette peintre majeure. Encore méconnue en France, où elle passa près de six décennies, l’artiste américaine, née en 1844, fut pourtant l’une des cheffes de file de l’impressionnisme, aux côtés de Berthe Morisot. Très proche de Degas, avec qui elle entretint une amitié tumultueuse, celle que l’on surnommait « Mame » connut un grand succès de son vivant et fut l’une des principales artisanes de la percée des impressionnistes outre-Atlantique. Si les États-Unis possèdent aujourd’hui tant de toiles de nos maîtres français, c’est en grande partie à Mary Cassatt qu’ils le doivent.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser ses « maternités », sa peinture fut d’une totale originalité dans le choix de ses motifs. Féministe convaincue et engagée (elle milita notamment pour le droit de vote des femmes), elle consacra l’essentiel de son œuvre à redonner toute leur place aux femmes et aux enfants. Très rares, en effet, sont les hommes qui s’invitent dans cet univers, pourtant riche de près de 1 000 œuvres où les paysages sont également quasiment absents. Une «monomane de l’humain », écrit le critique d’art Thomas Schlesser, à une époque où la peinture devenait pourtant majoritairement « anthropofuge ».

Rien de mièvre dans ces représentations éclatantes. Tout au contraire, Mary Cassatt fut la peintre de la « femme moderne », émancipée, à l’image de sa propre vie. Issue de la haute bourgeoisie américaine très fortunée, elle ne se maria jamais, voyagea énormément et n’eut elle-même jamais d’enfants. « Fabuleuse expérimentatrice technique », elle voulut, à travers ses portraits aux cadrages toujours serrés, redonner aux femmes leur importance, leur présence, leur force, sans les confondre avec la virilité. Elle porta une attention soutenue à la gestuelle du quotidien et à la psychologie des regards. Chaque toile est en outre empreinte de rêverie, « la liberté d’imagination [étant voulue] comme une ambition performative », écrit l’auteur.

Son œuvre fut aussi le contrepoint d’une longue vie tourmentée, marquée par les deuils. Elle perdit, au fil de son existence, tous les membres de sa famille proche : ses parents et ses six frères et sœurs. La sérénité qui se dégage de ses toiles n’en prend que davantage de force. Elle est comme un manifeste de résilience. « Cassatt a l’énergie des désespoirs enfouis », écrit Thomas Schlesser. Ces toiles figurent une « vie placide », écrivait Huysmans, faisant de l’harmonie un art de vivre et évoquant délicatement l’extrême fragilité de l’existence.

Faute de l’avoir reconnue de son vivant à sa juste valeur, les musées français ne possèdent aujourd’hui que peu de toiles de cette artiste majeure. Raison de plus pour se rendre au musée d’Orsay, qui lui consacre une grande rétrospective jusqu’au 31 janvier 2027.

Aude Seyssel