Home ARTIST PORTRAIT Reconversion artistique : 4 génies qui ont plaqué leur carrière pour l’art

Reconversion artistique : 4 génies qui ont plaqué leur carrière pour l’art

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Choisir sa voie est rarement un long fleuve tranquille. Pour certains, le destin semble tracé par un diplôme prestigieux. Une tradition familiale pesante ou un emploi stable dans l’administration ferment parfois l’horizon. Pourtant, sous le vernis de la conformité sociale couve un feu sacré. Ni les chiffres, ni les lois, ni les conventions ne parviennent à l’éteindre.

Qu’ils aient été ingénieurs, juristes ou banquiers, de grands esprits ont un jour décidé de tout plaquer. Ils ont répondu à l’appel de la création par nécessité vitale. Ils ont transformé leur ennui ou leur douleur en une matière artistique majeure. Voici comment quatre figures de l’histoire de l’art ont dit « non » à une vie toute tracée.

Une reconversion artistique réussie est le choix de quitter un métier stable (ingénieur, juriste, banquier) pour se consacrer pleinement à la création. Des artistes majeurs comme Alexander Calder, Paul Cézanne, Franz Kafka et Louise Bourgeois ont transformé leur mal-être initial en chefs-d’œuvre du XXe siècle.

Alexander Calder : de l’ingénierie mécanique aux mobiles d’art

Tout ce qui touche aux machines passionne le jeune Alexander Calder. En 1916, à 18 ans, il se lance dans des études d’ingénierie mécanique à Philadelphie. Surnommé Sandy, il s’intéresse à la géométrie, aux forces et aux mouvements. Il croit alors s’épanouir en choisissant un métier sérieux. L’étude des équilibres anime cet esprit scientifique hors du commun. Mais, diplôme en poche, l’approche pratique lui semble soudain beaucoup moins attractive. La mise au point de modes opératoires industriels l’éloigne de toute mécanique céleste. Après avoir occupé divers emplois d’ingénieur, Calder s’ennuie à mourir.

Calder voulait pourtant échapper à l’atavisme familial. Il refusait de devenir sculpteur comme son grand-père et son père. Il ne voulait pas être peintre comme sa mère. Pourtant, la création finit par l’emporter. Rien ne vaut le bonheur qu’il éprouve à confectionner de drôles d’animaux en laiton. À 25 ans, il court s’inscrire à l’Arts Student League de New York pour étudier la peinture. Il devient illustrateur, puis dessine pour le cirque Barnum. Plus tard, il crée le célèbre Cirque Calder. Ses marionnettes deviennent les prémisses de ses célèbres mobiles. Calder a pris sa vie d’artiste en main.

Paul Cézanne : le banquier d’Aix devenu maître de la peinture

À 22 ans, Paul Cézanne végète à Aix-en-Provence. Ses études de droit sont abandonnées. Le concours d’entrée aux Beaux-Arts est raté. Tancé par son père qui ne supporte plus son oisiveté, le jeune homme cède. Il se résigne à devenir simple employé dans la banque paternelle. Mais la finance l’assomme. Il ne rêve que de passer ses journées à peindre. Son désespoir est tel que Cézanne montre vite ses limites en gestion. Son travail est lamentable. Faisant fi de la colère paternelle, il décide de quitter son emploi. Il vit alors aux crochets de sa riche famille pour se consacrer à sa peinture.

Pendant des années, il colore ses toiles au fond du jardin. À 33 ans, il s’installe enfin à Auvers-sur-Oise, la ville des Impressionnistes. Lors de sa première exposition, la critique est acerbe. Blessé, il rejoint l’Estaque. C’est là qu’il commence ses peintures sur la Montagne Sainte-Victoire. À 56 ans, le marchand d’art Ambroise Vollard le remarque enfin. Sa première exposition personnelle est une révélation. Le succès devient fulgurant. Le public s’arrache ses natures mortes et ses paysages colorés. Cézanne meurt en 1906 au sommet de sa gloire. Émile Zola, son ami d’enfance, avait prédit qu’il n’aurait jamais le génie de devenir peintre. L’écrivain a bien failli avoir raison.

Franz Kafka : de l’enfer des assurances aux chefs-d’œuvre littéraires

En 1907, Franz Kafka a 24 ans. Fils de marchands juifs prospères, il vit à Prague et possède un doctorat de droit. Il entre comme employé au service d’une compagnie d’Assurances Générales. Son père compte sur lui pour reprendre le supermarché familial. Sa voie semble toute tracée. Kafka a des dispositions pour les chiffres. Intelligent, il s’avère un excellent gestionnaire. Mais le jeune Kafka veut écrire et ne pense qu’à ça. En 1908, il craque. Désormais, Kafka refuse que ses heures de travail empiètent sur son temps d’écriture.

L’écrivain cherche alors un emploi alimentaire moins prenant. Il entre au service de l’Institution d’assurance pour les accidents des travailleurs. C’est une vraie planque, mais aussi une source d’inspiration sur l’absurdité du monde. Kafka y travaillera pendant 14 ans. C’est pendant ses nuits blanches qu’il écrit Le Verdict (1913) et La Métamorphose (1915). Atteint de la tuberculose, il continue de noircir ses cahiers. Suivent Le Procès (1925) puis Le Château (1926). Aucun roman complet ne sera diffusé de son vivant. Kafka meurt à 41 ans dans l’anonymat. Son exécuteur testamentaire refusera de brûler ses manuscrits, permettant la publication posthume de cette œuvre immense.

Louise Bourgeois : de la géométrie à la sculpture thérapeutique

La jeune Louise Bourgeois aime ordonner le monde selon des règles établies. Brillante élève, elle s’inscrit à la Sorbonne pour suivre des études de géométrie. Mais à 22 ans, la mort brutale de sa mère coupe court à cette trajectoire. Éperdue de douleur et confrontée à un père distant, elle tente de se suicider. Après ce drame, elle décide de faire face et change de cap. Désormais, sa survie passera par l’art. L’art lui permet d’exprimer des tensions familiales insupportables. Elle a besoin d’exercer son anxiété sur des formes qu’elle peut détruire et reconstruire.

Louise Bourgeois étudie directement auprès des artistes de Paris. Ses premiers dessins mêlent le corps humain à l’architecture. Le fil rouge de son œuvre devient rapidement le phallus et l’araignée géante. À 27 ans, Louise Bourgeois s’installe à New York avec son époux historien d’art. Sa reconnaissance sera tardive mais internationale. Une première rétrospective lui est consacrée au MoMA à l’âge de 71 ans. En 1999, le Lion d’or à la Biennale de Venise lui est décerné à 88 ans pour l’ensemble de son œuvre.