Home MASTERPIECE Jean-Michel Othoniel : “Portrait du torero mort” ou la survivance du geste

Jean-Michel Othoniel : “Portrait du torero mort” ou la survivance du geste

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Jean-Michel Othoniel, "La cape du torero mort" (1991) - collection du Château du Rivau
Jean-Michel Othoniel, "La cape du torero mort" (1991) - collection du Château du Rivau

En 1992, au Carré d’Art de Nîmes, Jean-Michel Othoniel expose une cape de torero recouverte de soufre. Rigide, elle a perdu toute légèreté. Ses plis semblent conserver la trace d’un rituel dont il ne subsisterait que la dépouille. Avec Portrait du torero mort (1991), entré dans la collection du château du Rivau dès 1993, l’artiste transforme l’emblème de la tauromachie en une présence spectrale, suspendue entre la beauté du geste et l’imminence de sa disparition.

Lorsqu’il acquiert l’œuvre en 1993, le collectionneur Éric Laigneau pense immédiatement au Torero mort (1864) d’Édouard Manet. Une parenté s’impose à lui : « La cape en soufre, c’est une cape de paseo sans le torero et devenue un linceul, un suaire, comme l’est, je crois, pour Manet, le costume de lumière qui habille encore le torero mort. » D’une œuvre à l’autre, le vêtement survit à celui qu’il devait accompagner. Il conserve la forme d’une présence tout en désignant son irrémédiable disparition. En effet, chez Manet comme chez Othoniel, le vêtement devient ainsi le lieu paradoxal où la mort se donne à voir sans jamais livrer tout à fait son secret.

Une cape, un corps absent

Tout, dans la sculpture, convoque le combat sans en montrer l’issue. La silhouette du torero s’est effacée ; demeure l’étoffe, devenue corps de substitution. Monumentale et pourtant vulnérable, elle conserve dans ses plis la mémoire d’un mouvement. La cape ne flotte plus : elle résiste. Sa rigidité fige l’instant où la chorégraphie de l’arène bascule dans le silence. Jean-Michel Othoniel retient de la tauromachie moins le spectacle que sa tension fondamentale. L’absence du torero rend celle-ci plus sensible encore. Il n’y a plus ni adversaire ni public, seulement la trace matérielle d’un affrontement. Avec son jaune minéral, le soufre confère à l’œuvre une dimension alchimique. Il enveloppe le tissu d’une peau à la fois protectrice et inquiétante, comme si la matière avait absorbé la violence du rituel pour en retenir l’empreinte.

Le soufre, matière des métamorphoses

En 1991, lors d’un séjour à Sète, Jean-Michel Othoniel découvre le soufre, qui devient pendant quelques années l’un des matériaux de son travail, avant que le verre ne s’impose. La poudre jaune l’attire pour ses qualités plastiques autant que pour ses résonances symboliques. Solide, liquide ou vapeur, le soufre incarne une matière instable, susceptible de se recomposer. Cette recherche traverse les œuvres présentées en 1992 au Carré d’Art, notamment Les Coups sourds, qui ouvrent sur une série de sculptures jouant avec les formes organiques, les cavités et les retournements du corps. L’Âme moulée au cul, Le Borgne, Le Doigt du marié et Le Trou de la Sybille explorent ainsi les dualités du visible et du caché.

La beauté à l’épreuve de la disparition

Portrait du torero mort (1991) appartient à cette première période où Jean-Michel Othoniel explore la capacité de la matière à conserver ce qui, par nature, lui échappe : le mouvement, la présence, la vie. Bien avant ses colliers monumentaux et ses sculptures de verre, l’artiste fait de la transformation matérielle un langage à part entière. La cape soufrée convoque autant l’imaginaire des vanités que la théâtralité du baroque. Mais là où les étoffes baroques semblent animées, celle-ci oppose au regard une immobilité définitive. Dans cette sculpture précoce se dessine déjà une question centrale de l’œuvre d’Othoniel : comment donner une forme sensible à ce qui se dérobe, et faire de la fragilité même des matériaux une puissance poétique ?

> Le studio Othoniel