{"id":10168,"date":"2026-08-16T11:47:54","date_gmt":"2026-08-16T09:47:54","guid":{"rendered":"https:\/\/great-artmag.com\/?p=10168"},"modified":"2026-08-16T12:03:48","modified_gmt":"2026-08-16T10:03:48","slug":"sourire-et-derision-pourquoi-art-aime-rire-du-serieux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/great-artmag.com\/en\/sourire-et-derision-pourquoi-art-aime-rire-du-serieux\/","title":{"rendered":"Du sourire \u00e0 la d\u00e9rision : pourquoi l\u2019art aime rire du s\u00e9rieux"},"content":{"rendered":"<p class=\"isSelectedEnd\"><strong>Du sourire \u00e9nigmatique de l\u2019Intendant Ebih-Il \u00e0 la moustache de Duchamp, l\u2019histoire de l\u2019art explore toutes les nuances du rire, du sourire et de l\u2019autod\u00e9rision, entre joie, s\u00e9duction, ironie, malaise et subversion.<\/strong><\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Pourquoi le sourire est-il si rare dans l\u2019histoire de l\u2019art ? Pourquoi le rire, pourtant universel, appara\u00eet-il si peu sur les visages repr\u00e9sent\u00e9s ? Pendant des si\u00e8cles, montrer ses dents, grimacer ou laisser \u00e9clater sa joie semble incompatible avec la dignit\u00e9 d\u2019un personnage peint ou sculpt\u00e9. Le visage officiel se veut calme, ma\u00eetris\u00e9, presque impassible. Le sourire, lui, introduit quelque chose de plus instable : une \u00e9motion, un mouvement, une part d\u2019inconnu. Quant au rire, il d\u00e9forme les traits, bouleverse le corps et fait perdre au mod\u00e8le le contr\u00f4le de son apparence. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison que ces expressions fascinent autant les artistes. Elles r\u00e9v\u00e8lent ce que le portrait cherche g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 contenir : l\u2019instant, le d\u00e9sir, la spontan\u00e9it\u00e9, l\u2019imperfection et parfois m\u00eame le ridicule.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">L\u2019un des plus anciens sourires c\u00e9l\u00e8bres de l\u2019histoire de l\u2019art se trouve aujourd\u2019hui au Louvre, sur le visage de l\u2019Intendant Ebih-Il de Mari. Cette statue en alb\u00e2tre, dat\u00e9e du IIIe mill\u00e9naire avant notre \u00e8re, repr\u00e9sente un haut dignitaire m\u00e9sopotamien aux yeux incrust\u00e9s de lapis-lazuli. Son visage affiche une expression douce et ouverte, presque joyeuse. D\u2019autres statuettes d\u00e9couvertes dans la cit\u00e9 de Mari pr\u00e9sentent une expression comparable. Ici, le sourire ne traduit pas une volont\u00e9 de s\u00e9duire ou de faire rire : il semble davantage exprimer la ferveur et la relation du personnage au monde divin. Cette pr\u00e9sence ancienne du sourire rappelle surtout qu\u2019il ne poss\u00e8de jamais une signification unique. Il peut \u00eatre signe de joie, de bienveillance, de d\u00e9votion ou d\u2019\u00e9merveillement.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Dans les grandes civilisations antiques, le sourire appara\u00eet toutefois de mani\u00e8re tr\u00e8s in\u00e9gale. Les souverains et les pr\u00eatres privil\u00e9gient g\u00e9n\u00e9ralement des expressions solennelles qui affirment leur autorit\u00e9 et leur ma\u00eetrise. Les visages officiels ne rient pas : ils dominent, m\u00e9ditent ou contemplent. En \u00c9gypte ancienne, quelques repr\u00e9sentations rompent cependant avec cette retenue. Sous le r\u00e8gne d\u2019Akh\u00e9naton, au XIVe si\u00e8cle avant notre \u00e8re, l\u2019art amarnien introduit une esth\u00e9tique plus naturaliste, qui accorde davantage de place aux corps, aux mouvements et aux d\u00e9tails de la vie quotidienne. Le visage et le corps du souverain apparaissent moins id\u00e9alis\u00e9s, plus humains. Le sourire peut alors devenir le signe d\u2019une nouvelle mani\u00e8re de repr\u00e9senter le pouvoir : moins fig\u00e9e, plus sensible, plus proche du vivant.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">La Gr\u00e8ce antique fait ensuite du sourire un \u00e9l\u00e9ment essentiel d\u2019une nouvelle conception de l\u2019\u00eatre humain. Le c\u00e9l\u00e8bre \u00ab sourire archa\u00efque \u00bb accompagne l\u2019\u00e9volution de la sculpture vers une repr\u00e9sentation plus dynamique et plus naturaliste du corps. Le visage du cavalier Rampin, r\u00e9alis\u00e9 au VIe si\u00e8cle avant notre \u00e8re, en offre l\u2019un des exemples les plus remarquables. Le l\u00e9ger sourire qui anime ses l\u00e8vres ne constitue pas encore l\u2019expression spontan\u00e9e d\u2019une \u00e9motion individuelle. Il appartient \u00e0 un langage esth\u00e9tique qui sugg\u00e8re la vitalit\u00e9, l\u2019\u00e9quilibre et l\u2019harmonie. Le corps devient plus cr\u00e9dible, le mouvement plus perceptible et le visage semble s\u2019ouvrir \u00e0 une humanit\u00e9 nouvelle. Le sourire accompagne ainsi une transformation profonde : l\u2019artiste ne repr\u00e9sente plus seulement une figure id\u00e9ale, il cherche \u00e0 lui donner une pr\u00e9sence.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Cette joie de vivre trouve une autre expression dans les fresques fun\u00e9raires \u00e9trusques. Dans les tombes de Tarquinia, les banqueteurs, les danseurs, les musiciens et les athl\u00e8tes semblent poursuivre dans l\u2019au-del\u00e0 les plaisirs de l\u2019existence. Le sourire s\u2019inscrit alors dans une repr\u00e9sentation collective de la convivialit\u00e9. Il ne s\u2019agit pas seulement de repr\u00e9senter un individu heureux, mais de conserver l\u2019image d\u2019un monde o\u00f9 le banquet, la danse et la f\u00eate occupent une place essentielle. Le rire et le sourire deviennent les signes d\u2019une vie sociale qui se prolonge symboliquement au-del\u00e0 de la mort.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Avec la tradition chr\u00e9tienne, la repr\u00e9sentation de la joie devient beaucoup plus d\u00e9licate. Le visage des figures sacr\u00e9es doit exprimer la spiritualit\u00e9, la retenue et la gravit\u00e9. Le rire, associ\u00e9 aux d\u00e9bordements du corps et aux plaisirs terrestres, semble difficilement compatible avec l\u2019image de la saintet\u00e9. Pourtant, le sourire finit par r\u00e9appara\u00eetre dans l\u2019art m\u00e9di\u00e9val. Les sculptures de la cath\u00e9drale de Reims, au XIIIe si\u00e8cle, en donnent un exemple c\u00e9l\u00e8bre. Sur certains visages, la douceur des traits et l\u2019esquisse d\u2019un sourire introduisent une humanit\u00e9 nouvelle dans la sculpture religieuse. La saintet\u00e9 ne passe plus n\u00e9cessairement par l\u2019impassibilit\u00e9 : elle peut aussi s\u2019exprimer par la douceur, la proximit\u00e9 et la bienveillance.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">\u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, une autre tradition artistique accorde au sourire une place essentielle. Dans l\u2019art bouddhique d\u2019Asie, il devient l\u2019expression d\u2019une s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 int\u00e9rieure, d\u2019une compassion qui d\u00e9passe les passions ordinaires. Les visages sculpt\u00e9s du Bayon, \u00e0 Angkor, au Cambodge, en offrent une incarnation spectaculaire. Le sourire y semble \u00e0 la fois humain et inaccessible, doux et \u00e9nigmatique. Il ne traduit pas l\u2019explosion d\u2019une joie imm\u00e9diate : il sugg\u00e8re plut\u00f4t un \u00e9tat de conscience, une paix int\u00e9rieure, une forme de connaissance. Le sourire devient alors moins une \u00e9motion qu\u2019une pr\u00e9sence.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Cette ambigu\u00eft\u00e9 accompagne durablement l\u2019histoire du sourire. Il peut r\u00e9v\u00e9ler autant qu\u2019il dissimule. Le masque en constitue l\u2019un des exemples les plus troublants. Dans plusieurs traditions culturelles, il transforme le visage en \u00e9nigme : il cache l\u2019identit\u00e9 tout en r\u00e9v\u00e9lant un r\u00f4le, une puissance ou une intention. Un sourire peut ainsi \u00eatre s\u00e9duisant, moqueur, inqui\u00e9tant ou forc\u00e9. Il ne dit jamais compl\u00e8tement ce qu\u2019il semble dire. Le sourire devient une fronti\u00e8re entre ce que le visage montre et ce que l\u2019individu garde secret.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Cette ind\u00e9termination atteint une forme de perfection avec L\u00e9onard de Vinci. Le sourire de Mona Lisa fascine pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il semble impossible \u00e0 fixer. La jeune femme regarde le spectateur avec une expression qui para\u00eet changer selon la mani\u00e8re dont on l\u2019observe. Le proc\u00e9d\u00e9 du <em>sfumato<\/em>, fond\u00e9 sur des transitions extr\u00eamement douces et des contours ind\u00e9finis, joue ici un r\u00f4le essentiel. Les commissures des l\u00e8vres ne sont pas d\u00e9limit\u00e9es par une ligne nette : elles se fondent dans les ombres du visage. Le sourire appara\u00eet donc moins comme une expression arr\u00eat\u00e9e que comme un mouvement suspendu.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">La m\u00eame subtilit\u00e9 appara\u00eet dans <em>La Vierge \u00e0 l\u2019Enfant avec sainte Anne<\/em>, o\u00f9 plusieurs visages pr\u00e9sentent des sourires diff\u00e9rents, li\u00e9s \u00e0 l\u2019affection et \u00e0 la tendresse. La force de L\u00e9onard tient pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette capacit\u00e9 \u00e0 ne jamais enfermer l\u2019\u00e9motion dans une expression trop explicite. Le sourire reste en suspens. Il se situe dans le non-dit, dans cette zone o\u00f9 le spectateur h\u00e9site entre ce qu\u2019il voit et ce qu\u2019il croit percevoir.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Cette ambigu\u00eft\u00e9 explique en partie la fascination durable exerc\u00e9e par le sourire en peinture. Repr\u00e9senter un visage triste ou en col\u00e8re permet relativement facilement d\u2019identifier une \u00e9motion. Le sourire est beaucoup plus complexe. Un sourire peut exprimer la joie, la politesse, la s\u00e9duction, la g\u00eane, l\u2019ironie, la peur ou m\u00eame la cruaut\u00e9. Il peut \u00eatre sinc\u00e8re ou parfaitement jou\u00e9. Pour l\u2019artiste, il constitue donc un exercice particuli\u00e8rement d\u00e9licat : il faut sugg\u00e9rer sans enfermer.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">\u00c0 partir de la Renaissance puis surtout aux XVIIe et XVIIIe si\u00e8cles, le portrait s\u2019int\u00e9resse davantage \u00e0 l\u2019individu et \u00e0 sa personnalit\u00e9. Le visage commence \u00e0 devenir un espace d\u2019expression. Le sourire peut alors contribuer \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler le caract\u00e8re du mod\u00e8le. Antonello da Messina compte parmi les peintres qui excellent dans cet exercice. Son <em>Portrait d\u2019un homme<\/em> est notamment c\u00e9l\u00e8bre pour la petite fossette qui accompagne son sourire et donne au visage une pr\u00e9sence \u00e9tonnamment vivante. Le portrait ne se contente plus d\u2019identifier un individu : il semble capter un instant de sa personnalit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Cette \u00e9volution trouve une libert\u00e9 nouvelle chez Frans Hals. Ses portraits donnent l\u2019impression que les mod\u00e8les viennent de quitter la conversation pour se tourner vers le peintre. Certains sourient franchement, d\u2019autres semblent sur le point de rire. Les personnages ne posent plus comme des statues. Ils bougent, parlent, plaisantent. Le sourire introduit dans le portrait une impression d\u2019instantan\u00e9it\u00e9 qui rompt avec la solennit\u00e9 traditionnelle. Le mod\u00e8le semble exister au-del\u00e0 de l\u2019image.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Le rire va encore plus loin lorsqu\u2019il devient le sujet m\u00eame de l\u2019autoportrait. Car se repr\u00e9senter en train de rire revient \u00e0 renoncer \u00e0 une partie du contr\u00f4le exerc\u00e9 sur son image. Le visage se contracte, la bouche s\u2019ouvre, les yeux se plissent, les traits se d\u00e9forment. Le corps d\u00e9borde du cadre de la repr\u00e9sentation ma\u00eetris\u00e9e. L\u2019artiste accepte de montrer ce que le portrait officiel cherche pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 \u00e9viter : une apparence momentan\u00e9e, imparfaite et incontr\u00f4lable.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">C\u2019est ce que fait Rembrandt d\u00e8s les ann\u00e9es 1620-1630. Le jeune artiste multiplie les \u00e9tudes de son propre visage, souvent bouche ouverte, regard \u00e9carquill\u00e9 ou visage grima\u00e7ant. Il transforme son autoportrait en laboratoire. Son visage devient celui d\u2019un acteur capable de jouer diff\u00e9rents r\u00f4les. Il ne cherche pas seulement \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la question \u00ab \u00c0 quoi est-ce que je ressemble ? \u00bb, mais \u00e0 une question beaucoup plus moderne : \u00ab Jusqu\u2019o\u00f9 puis-je transformer ma propre apparence ? \u00bb<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">L\u2019autod\u00e9rision appara\u00eet alors comme une forme de libert\u00e9. En se montrant grima\u00e7ant ou hilare, l\u2019artiste refuse de se prendre trop au s\u00e9rieux. Il accepte de mettre son propre prestige en danger. Il rappelle ainsi que l\u2019artiste lui-m\u00eame appartient \u00e0 cette com\u00e9die humaine qu\u2019il observe. Le rire ne vise plus seulement les autres : il se retourne contre celui qui tient le pinceau.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Cette dimension traverse \u00e9galement la peinture flamande et hollandaise, qui transforme volontiers les faiblesses humaines en spectacle. Dans <em>Le Combat de Carnaval et Car\u00eame<\/em>, Pieter Bruegel l\u2019Ancien oppose ainsi un Carnaval ob\u00e8se, install\u00e9 sur un tonneau, \u00e0 un Car\u00eame maigre arm\u00e9 de poissons. Autour d\u2019eux, une foule de personnages boit, mange, prie, travaille, mendie et se divertit. Le tableau semble d\u00e9livrer une le\u00e7on morale sur les exc\u00e8s du corps, mais il offre surtout une extraordinaire com\u00e9die humaine. Chacun y devient \u00e0 la fois acteur et spectateur de ses propres travers.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Quelques d\u00e9cennies plus tard, Jan Steen prolonge cette tradition avec ses sc\u00e8nes de maisons en d\u00e9sordre, peupl\u00e9es de buveurs, d\u2019enfants turbulents, de gloutons et de personnages absorb\u00e9s par leurs plaisirs. Le rire sert alors \u00e0 d\u00e9noncer les exc\u00e8s, mais aussi \u00e0 reconna\u00eetre quelque chose de profond\u00e9ment humain dans ces comportements. La peinture morale se transforme presque malgr\u00e9 elle en th\u00e9\u00e2tre comique.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Le rire devient \u00e9galement un objet d\u2019\u00e9tude. En cherchant \u00e0 classer les expressions du visage, Charles Le Brun transforme les passions humaines en v\u00e9ritable catalogue anatomique. Ses <em>Conf\u00e9rences sur l\u2019expression des passions<\/em> alignent les visages comme les sp\u00e9cimens d\u2019un laboratoire : sourcils relev\u00e9s, yeux agrandis, narines ouvertes, l\u00e8vres \u00e9tir\u00e9es, joues contract\u00e9es. Chaque modification doit correspondre \u00e0 une \u00e9motion pr\u00e9cise. Pourtant, ce d\u00e9sir de mettre de l\u2019ordre dans les passions produit paradoxalement une galerie de visages grima\u00e7ants et d\u00e9form\u00e9s. Le peintre veut ma\u00eetriser les expressions ; celles-ci montrent au contraire tout ce que le corps poss\u00e8de d\u2019incontr\u00f4lable.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Cette dimension grotesque permet ensuite aux artistes de s\u2019attaquer directement aux puissants. La caricature poss\u00e8de une efficacit\u00e9 politique redoutable : elle ne d\u00e9truit pas physiquement une autorit\u00e9, mais elle peut lui retirer son apparence de grandeur. William Hogarth transforme ainsi les travers de la soci\u00e9t\u00e9 britannique en sc\u00e8nes satiriques. Ses personnages sont cupides, vaniteux, ridicules ou d\u00e9bauch\u00e9s. En les exposant au regard du public, il transforme le rire en instrument de critique sociale.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Le m\u00eame m\u00e9canisme devient particuli\u00e8rement mordant chez Francisco de Goya. Dans <em>Les Caprices<\/em>, les puissants, les ignorants, les superstitieux et les vaniteux prennent des allures grotesques. Certains deviennent m\u00eame des animaux. Le monde appara\u00eet comme une gigantesque mascarade o\u00f9 les hommes jouent des r\u00f4les dont ils ne mesurent pas toujours l\u2019absurdit\u00e9. Le rire devient alors plus sombre : derri\u00e8re la plaisanterie apparaissent la violence, l\u2019ignorance, la superstition et les abus de pouvoir.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Avec Franz Xaver Messerschmidt, le visage lui-m\u00eame bascule dans le grotesque. Ses <em>T\u00eates de caract\u00e8re<\/em> accumulent les bouches tordues, les l\u00e8vres aspir\u00e9es, les joues contract\u00e9es et les yeux exorbit\u00e9s. Le sculpteur pousse l\u2019expression jusqu\u2019\u00e0 ses limites physiques. Ces visages ne cherchent plus \u00e0 flatter un mod\u00e8le ni \u00e0 conserver sa dignit\u00e9. Ils isolent au contraire une grimace, une tension ou un \u00e9tat psychologique et les amplifient jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tranget\u00e9.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Le rire change encore de nature lorsqu\u2019il devient inqui\u00e9tant. Chez James Ensor, le carnaval, les masques et les grimaces ne produisent jamais une simple impression de gaiet\u00e9. Dans <em>L\u2019Entr\u00e9e du Christ \u00e0 Bruxelles<\/em>, la foule envahit la ville dans une explosion de couleurs et de visages grotesques. La f\u00eate tourne progressivement au malaise. Les masques ne cachent pas seulement les individus : ils semblent r\u00e9v\u00e9ler ce qu\u2019ils cherchent \u00e0 dissimuler. Le rire fait appara\u00eetre la cruaut\u00e9, l\u2019absurdit\u00e9 et la violence qui se cachent derri\u00e8re les conventions sociales.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Cette ambigu\u00eft\u00e9 est essentielle : le rire ne signifie pas n\u00e9cessairement que tout va bien. Il peut \u00eatre nerveux, cruel, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 ou lib\u00e9rateur. Il peut \u00eatre le signe d\u2019une joie v\u00e9ritable comme celui d\u2019un malaise. Il peut rapprocher les individus, mais aussi humilier ou exclure. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette richesse qui explique son importance dans l\u2019histoire de l\u2019art.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Le XXe si\u00e8cle pousse cette logique de la d\u00e9rision encore plus loin. En 1917, Marcel Duchamp pr\u00e9sente <em>Fontaine<\/em>, un urinoir industriel qu\u2019il d\u00e9place de son contexte habituel pour le faire entrer dans le champ de l\u2019art. Le geste poss\u00e8de quelque chose de profond\u00e9ment comique : un objet banal, voire trivial, prend soudain la place r\u00e9serv\u00e9e au chef-d\u2019\u0153uvre. Mais derri\u00e8re le sourire se cache une question beaucoup plus s\u00e9rieuse : qu\u2019est-ce qui fait qu\u2019une \u0153uvre est une \u0153uvre ?<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Deux ans plus tard, Duchamp s\u2019attaque \u00e0 l\u2019un des tableaux les plus sacr\u00e9s de l\u2019histoire occidentale. Sur une reproduction de <em>La Joconde<\/em>, il dessine une moustache et ajoute le titre <em>L.H.O.O.Q.<\/em> Le geste est enfantin en apparence, mais redoutablement efficace. Il suffit de quelques traits pour d\u00e9sacraliser une ic\u00f4ne. Le rire fonctionne parce que le spectateur devient complice : il reconna\u00eet imm\u00e9diatement le chef-d\u2019\u0153uvre, comprend la provocation et mesure l\u2019\u00e9cart entre le respect attendu et le geste accompli.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Duchamp montre ainsi que le rire peut devenir une v\u00e9ritable m\u00e9thode artistique. Il ne sert plus simplement \u00e0 repr\u00e9senter le comique : il sert \u00e0 interroger l\u2019art lui-m\u00eame. La d\u00e9rision devient un outil critique. Elle permet de d\u00e9placer les fronti\u00e8res, de contester les hi\u00e9rarchies et de rappeler qu\u2019aucune \u0153uvre, aucune institution et aucun symbole ne sont totalement \u00e0 l\u2019abri du regard du spectateur.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Cette transformation se poursuit avec la culture populaire et m\u00e9diatique. Le sourire devient alors une image reproductible, un signe imm\u00e9diatement identifiable et une v\u00e9ritable marchandise visuelle. Avec Marilyn Monroe, Andy Warhol montre combien le visage souriant d\u2019une c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 peut devenir une ic\u00f4ne consomm\u00e9e \u00e0 l\u2019infini. La star sourit, mais ce sourire finit par d\u00e9passer sa personne. Reproduit, color\u00e9, multipli\u00e9, il devient une image autonome. Apr\u00e8s la mort de Marilyn, cette r\u00e9p\u00e9tition prend une dimension plus grave : le sourire glamour continue de circuler alors que le corps qui l\u2019a port\u00e9 a disparu. Le sourire devient alors le paradoxe m\u00eame de l\u2019image : il donne une impression de vie tout en rappelant la fragilit\u00e9 de celle-ci.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">De la douceur de l\u2019Intendant Ebih-Il au sourire imp\u00e9n\u00e9trable de Mona Lisa, des grimaces de Rembrandt aux caricatures de Goya, des masques d\u2019Ensor \u00e0 la moustache de Duchamp, le sourire et le rire ne cessent donc de changer de visage. Ils accompagnent les transformations de notre rapport au corps, au pouvoir, \u00e0 la religion, \u00e0 l\u2019artiste et au spectateur. Le sourire peut exprimer la foi, l\u2019harmonie, l\u2019amour, la s\u00e9duction ou la joie. Le rire peut devenir une arme contre l\u2019autorit\u00e9, une mani\u00e8re de se moquer de soi-m\u00eame ou un moyen de faire appara\u00eetre l\u2019absurde.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">Surtout, le rire introduit dans l\u2019art quelque chose que les images officielles cherchent souvent \u00e0 \u00e9liminer : l\u2019impr\u00e9visible. Un visage qui rit \u00e9chappe \u00e0 la pose parfaite. Une grimace d\u00e9truit la dignit\u00e9. Un sourire laisse planer le doute. Une caricature renverse les hi\u00e9rarchies. Une moustache dessin\u00e9e sur un chef-d\u2019\u0153uvre transforme le respect en \u00e9clat de rire.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\">C\u2019est peut-\u00eatre pour cela que le sourire demeure aussi fascinant. Il ne dit jamais compl\u00e8tement ce qu\u2019il signifie. Il peut rapprocher ou tenir \u00e0 distance, s\u00e9duire ou inqui\u00e9ter, r\u00e9v\u00e9ler ou dissimuler. Il poss\u00e8de cette qualit\u00e9 rare de rester en mouvement dans une image immobile. Le rire, lui, va encore plus loin : il fait vaciller les apparences et rappelle que tout ce qui semble s\u00e9rieux repose aussi sur des conventions.<\/p>\n<p>Dans l\u2019histoire de l\u2019art, rire de soi, sourire \u00e0 l\u2019autre ou rire des puissants revient finalement \u00e0 prendre une certaine distance avec le monde. Rien n\u2019est alors compl\u00e8tement fig\u00e9, ni le visage, ni le pouvoir, ni le chef-d\u2019\u0153uvre, ni m\u00eame l\u2019artiste. Et c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 que r\u00e9side la v\u00e9ritable libert\u00e9 du rire : dans sa capacit\u00e9 \u00e0 nous rappeler, avec un simple sourire ou une grimace, que derri\u00e8re les apparences les plus solennelles se cache toujours une part d\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>&gt; Lire de livre <a href=\"https:\/\/great-artmag.com\/rares-sourires-alexia-guggemos-enquete-au-coeur-des-musees-du-monde-edilivre\/\">&#8220;Rares sourires : enqu\u00eate au coeur des mus\u00e9es du monde&#8221;<\/a><br \/>\n&gt; D\u00e9couvrez le <a href=\"https:\/\/www.museedusourire.com\/\">Mus\u00e9e du sourire<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Du sourire \u00e9nigmatique de l\u2019Intendant Ebih-Il \u00e0 la moustache de Duchamp, l\u2019histoire de l\u2019art explore toutes les nuances du rire, du sourire et de l\u2019autod\u00e9rision, entre joie, s\u00e9duction, ironie, malaise et subversion. Pourquoi le sourire est-il si rare dans l\u2019histoire de l\u2019art ? 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