{"id":9522,"date":"2026-06-22T13:18:28","date_gmt":"2026-06-22T11:18:28","guid":{"rendered":"https:\/\/great-artmag.com\/?p=9522"},"modified":"2026-08-26T10:51:52","modified_gmt":"2026-08-26T08:51:52","slug":"aude-a-la-lecture-livres-animal-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/great-artmag.com\/en\/aude-a-la-lecture-livres-animal-1\/","title":{"rendered":"[Aude \u00e0 la lecture] Quand le vivant nous ram\u00e8ne \u00e0 nous-m\u00eames"},"content":{"rendered":"<p><strong>C&#8217;est une obsession occidentale que de vouloir dresser \u00e0 tout prix une fronti\u00e8re \u00e9tanche entre l&#8217;humain et le reste du vivant. Pendant des si\u00e8cles, nous avons rel\u00e9gu\u00e9 le \u00ab sauvage \u00bb aux confins des for\u00eats, dans des r\u00e9serves ou des zoos, comme s&#8217;il fallait tenir \u00e0 distance ce qui nous d\u00e9range le plus : notre propre animalit\u00e9. Pourtant, la science le confirme chaque jour davantage : nous sommes travers\u00e9s par les m\u00eames forces que toutes les autres esp\u00e8ces. La peur, le d\u00e9sir, la faim, l&#8217;attachement ou encore l&#8217;instinct de survie nous sont communs. N&#8217;en d\u00e9plaise aux m\u00e9canistes, discontinuistes et autres anthropocentristes, pour qui le \u00ab propre de l&#8217;humain \u00bb nous placerait au sommet de l&#8217;arbre du vivant, \u00e0 l&#8217;abri de toute contamination animale.<\/strong><\/p>\n<h4><strong>Par Aude Seyssel<\/strong><\/h4>\n<p>Cet \u00e9t\u00e9, nous vous proposons de revenir vers quelques classiques contemporains qui r\u00e9futent avec force cette vision du monde. Leurs autrices et auteurs explorent cette fronti\u00e8re mouvante entre l&#8217;humain et les autres animaux, jusqu&#8217;\u00e0 parfois la faire dispara\u00eetre. De la ta\u00efga sib\u00e9rienne aux for\u00eats anglaises, ces r\u00e9cits, tous ancr\u00e9s dans des exp\u00e9riences v\u00e9cues, racontent des rencontres qui font vaciller les certitudes. Des t\u00eate-\u00e0-t\u00eate avec nos sensibles semblables. Pour ce premier volet, nous avons choisi trois \u0153uvres qui explorent la voie de la fusion. Leur point commun est de d\u00e9placer la question. Il ne s&#8217;agit plus de savoir ce que les animaux ont d&#8217;humain, mais ce que les humains ont \u00e0 apprendre en acceptant les animaux tels qu&#8217;ils sont.<\/p>\n<h3><img decoding=\"async\" class=\" wp-image-9524 alignleft\" src=\"https:\/\/great-artmag.com\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/M-pour-Mabel.jpg\" alt=\"\" width=\"290\" height=\"475\" srcset=\"https:\/\/great-artmag.com\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/M-pour-Mabel.jpg 400w, https:\/\/great-artmag.com\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/M-pour-Mabel-183x300.jpg 183w, https:\/\/great-artmag.com\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/M-pour-Mabel-256x420.jpg 256w\" sizes=\"(max-width: 290px) 100vw, 290px\" \/>&#8220;M pour Mabel&#8221; de Helen Macdonald (10\/18)<\/h3>\n<p>Lorsque son p\u00e8re meurt brutalement, Helen Macdonald, historienne britannique des sciences et l&#8217;une des rares femmes fauconni\u00e8res, prend une d\u00e9cision insens\u00e9e pour ne pas sombrer : acqu\u00e9rir un autour, l&#8217;un des rapaces les plus massifs, agressifs et farouches qui soient. \u00ab Le Graal obscur des ornithologues \u00bb, \u00e9crit-elle. Elle le baptise Mabel.<\/p>\n<p>Commence alors une aventure o\u00f9 la confrontation avec cet oiseau de proie aux yeux \u00e9tincelants et aux serres ac\u00e9r\u00e9es devient une mani\u00e8re de contenir un chagrin qui menace de rompre toutes les digues. \u00ab C&#8217;est un tour de magie. Un reptile. Un ange d\u00e9chu. Un griffon \u00e9chapp\u00e9 des pages d&#8217;un bestiaire enlumin\u00e9. Quelque chose qui \u00e9tincelle \u00e0 distance comme de l&#8217;or tomb\u00e9 dans l&#8217;eau. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c9duquer un autour rel\u00e8ve presque de l&#8217;interdit, tant l&#8217;entreprise est r\u00e9put\u00e9e insurmontable, y compris parmi les fauconniers les plus exp\u00e9riment\u00e9s qui regardent d\u2019un \u0153il d\u00e9daigneux une femme tenter l\u2019aventure. Helen Macdonald n&#8217;en a cure. Elle prend m\u00eame le contre-pied des enseignements de T. H. White, l&#8217;auteur de L&#8217;\u00c9p\u00e9e dans la pierre, qui inspira Merlin l&#8217;Enchanteur de Disney, mais aussi du fascinant L&#8217;Autour, r\u00e9cit de son propre \u00e9chec face \u00e0 cet oiseau.<\/p>\n<p>Pour gagner la confiance de Mabel, Macdonald doit d\u00e9sapprendre son propre rythme. Suspendre ses r\u00e9flexes humains. Apprivoiser le silence. Consentir \u00e0 des heures d&#8217;immobilit\u00e9. Peu \u00e0 peu, elle apprend \u00e0 lire le monde dans une tension de muscles, un fr\u00e9missement de plume, une variation de lumi\u00e8re. Elle se laisse absorber par la logique implacable de la jeune rapace. \u00ab C&#8217;\u00e9tait l&#8217;autour qui s&#8217;\u00e9tait empar\u00e9 de moi. Pas l&#8217;inverse. \u00bb<\/p>\n<p>Livre sur le deuil, M comme Mabel est surtout un immense exercice de d\u00e9centrement. Helen Macdonald ne pr\u00eate jamais \u00e0 Mabel des intentions humaines ; elle fait l&#8217;inverse. C&#8217;est elle qui tente de rejoindre la perception du rapace, selon ses lignes de force, sa vigilance permanente, sa violence nue. Le chagrin se dissout peu \u00e0 peu par une attention absolue au vivant.<\/p>\n<h3><img decoding=\"async\" class=\" wp-image-9525 alignleft\" src=\"https:\/\/great-artmag.com\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/le-perroquet-qui-maimait.jpg\" alt=\"\" width=\"290\" height=\"425\" srcset=\"https:\/\/great-artmag.com\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/le-perroquet-qui-maimait.jpg 683w, https:\/\/great-artmag.com\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/le-perroquet-qui-maimait-205x300.jpg 205w, https:\/\/great-artmag.com\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/le-perroquet-qui-maimait-287x420.jpg 287w\" sizes=\"(max-width: 290px) 100vw, 290px\" \/>&#8220;Le perroquet qui m&#8217;aimait&#8221; de Joanna Burger (\u00c9ditions Plein Jour)<\/h3>\n<p>Lorsque Joanna Burger accueille Tiko, un amazone \u00e0 lores rouges originaire du Costa Rica, elle croit conna\u00eetre les oiseaux. Apr\u00e8s tout, elle est professeure de biologie \u00e0 l&#8217;universit\u00e9 Rutgers (\u00c9tats-Unis) et sp\u00e9cialiste reconnue du comportement animal. Pourquoi ne pas adopter ce perroquet qui a pris en grippe ses propri\u00e9taires, deux s\u0153urs retrait\u00e9es lui ayant appris\u2026 le yiddish ?<\/p>\n<p>Mais aucune \u00e9tude scientifique ne l&#8217;avait pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 partager son quotidien avec une cr\u00e9ature aussi brillante, possessive, dr\u00f4le et impr\u00e9visible. Tr\u00e8s vite, Tiko cesse d&#8217;\u00eatre un simple sujet d&#8217;observation : il devient un membre \u00e0 part enti\u00e8re de la famille, avec ses pr\u00e9f\u00e9rences, ses col\u00e8res, ses ruses et son irr\u00e9sistible sens de la fac\u00e9tie comme de d\u00e9valer la rampe de l&#8217;escalier en toboggan. Les habitudes de chacun s&#8217;en trouvent profond\u00e9ment boulevers\u00e9es.<\/p>\n<p>Tiko surveille la maison comme le v\u00e9ritable ma\u00eetre des lieux, r\u00e9clame sa place \u00e0 table et le respect des horaires, accueille certains invit\u00e9s avec enthousiasme et en cong\u00e9die d&#8217;autres. \u00ab Rien ne se compare \u00e0 la possession d&#8217;un perroquet. Vous ne pourrez jamais en faire un animal de compagnie. Ce serait m\u00eame plut\u00f4t le contraire \u00bb, sourit l&#8217;autrice.<\/p>\n<p>Puis survient l&#8217;inattendu : Tiko tombe amoureux.<\/p>\n<p>\u00ab Au bout de cinq ans de relations soutenues, Tiko m&#8217;a soudain fait la cour \u00bb, raconte Joanna Burger. Chaque printemps, il la consid\u00e8re d\u00e9sormais comme sa compagne et voue une jalousie f\u00e9roce \u00e0 son mari. Il construit des nids en \u00e9ventrant les coussins du salon, d\u00e9fonce le canap\u00e9 ou s&#8217;installe sous les armoires. Quant aux piqu\u00e9s qu&#8217;il r\u00e9serve \u00e0 son rival, ils sont rest\u00e9s dans les annales familiales. Il faut dire que les perroquets forment des couples fid\u00e8les qui durent toute une vie.<\/p>\n<p>Joanna Burger laisse faire\u2026 et observe. Consciente de la chance unique qui lui est offerte, elle transforme cette cohabitation en un laboratoire du quotidien. Car les amazones \u00e0 lores rouges sont si discrets dans leur milieu naturel que leur comportement demeure difficile \u00e0 \u00e9tudier. \u00ab Personne, apr\u00e8s avoir v\u00e9cu avec un perroquet, ne dira qu&#8217;ils n&#8217;ont pas d&#8217;\u00e9motions, de pens\u00e9es similaires aux n\u00f4tres \u00bb, \u00e9crit-elle, en prenant soin de ne jamais tomber dans l&#8217;anthropomorphisme.<\/p>\n<p>C&#8217;est l\u00e0 toute la force du livre. La rigueur scientifique de Joanna Burger n&#8217;\u00e9touffe jamais l&#8217;\u00e9motion. Plus elle s&#8217;efforce de comprendre Tiko dans ce qu&#8217;il a d&#8217;irr\u00e9ductiblement perroquet, plus leur relation devient profonde. Loin de projeter de l&#8217;humain sur l&#8217;animal, elle accepte d&#8217;\u00eatre d\u00e9plac\u00e9e par une intelligence, une sensibilit\u00e9 et des codes qui ne sont pas les siens.<\/p>\n<p>On referme Le perroquet qui m&#8217;aimait avec le sourire, mais aussi avec une conviction troublante : l&#8217;amiti\u00e9 entre deux esp\u00e8ces ne na\u00eet pas de leur ressemblance. Elle exige de reconna\u00eetre leurs diff\u00e9rences et de s&#8217;en \u00e9merveiller.<\/p>\n<h3><img decoding=\"async\" class=\" wp-image-9526 alignleft\" src=\"https:\/\/great-artmag.com\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/dans-la-peau-dune-bete.jpg\" alt=\"\" width=\"290\" height=\"461\" \/>&#8220;Dans la peau d&#8217;une b\u00eate&#8221; de Charles Foster (\u00c9ditions JC Latt\u00e8s)<\/h3>\n<p>Creuser son terrier. Manger des vers de terre. Renifler les arbres. Flotter de nuit dans une rivi\u00e8re glac\u00e9e en compagnie des loutres. Voil\u00e0 l&#8217;extraordinaire exp\u00e9rience \u00e0 laquelle s&#8217;est livr\u00e9 pendant des semaines le Britannique Charles Foster. \u00ab Je veux savoir quel effet \u00e7a fait d&#8217;\u00eatre un animal sauvage \u00bb, annonce-t-il d&#8217;embl\u00e9e. De quoi appeler d&#8217;urgence un psychiatre ? Tout au contraire. V\u00e9t\u00e9rinaire, juriste et professeur \u00e0 Oxford, il a choisi d&#8217;exp\u00e9rimenter, dans son propre corps, l&#8217;alt\u00e9rit\u00e9 des \u00eatres. Parfois au risque de sa sant\u00e9.<\/p>\n<p>Ce sp\u00e9cialiste de la physiologie prend un jour une d\u00e9cision radicale : observer les animaux \u00e0 hauteur d&#8217;homme ne lui suffit plus. Pour esp\u00e9rer comprendre un blaireau gallois, un renard londonien, un cerf \u00e9cossais, une loutre de l&#8217;Exmoor ou un martinet d&#8217;Oxford, il faut quitter son confortable cottage, se mettre \u00ab dans le plus simple appareil \u00bb et adopter, autant que possible, leur mani\u00e8re d&#8217;habiter le monde. Alors, apr\u00e8s avoir d\u00e9vor\u00e9 toutes les \u00e9tudes scientifiques consacr\u00e9es \u00e0 chacune de ces esp\u00e8ces, Charles Foster rampe, creuse, grelotte, se couvre de boue, tente d&#8217;attraper des poissons avec les dents et passe des heures immobile \u00e0 attendre que ces autres vivants acceptent enfin de l&#8217;ignorer. Pour communiquer avec les blaireaux, il urine sur les arbres. Pour vivre en loutre, il d\u00e9rive de longues heures dans une eau glaciale. Pour suivre les renards, il rampe le long des sentiers, saute sur des proies imaginaires \u00ab me retrouvant souvent le nez dans les crottes de campagnols \u00bb. Quant aux vers de terre qu\u2019il d\u00e9vore pour se nourrir, il en vient \u00e0 distinguer les saveurs selon leur \u00ab terroir \u00bb d\u2019origine.<\/p>\n<p>Tout cela est compl\u00e8tement fou. Et pourtant, jamais on ne doute du s\u00e9rieux de la d\u00e9marche. Charles Foster poss\u00e8de cet humour tout britannique qui consiste \u00e0 raconter les situations les plus absurdes avec un flegme imperturbable. Il est souvent transi, couvert de boue, ridicule m\u00eame dans sa nudit\u00e9, mais toujours anim\u00e9 par une question profond\u00e9ment scientifique : que nous apprend notre propre corps lorsqu&#8217;il cesse d&#8217;\u00eatre le centre du monde ?<\/p>\n<p>Car ce que cherche Charles Foster n&#8217;est pas \u00e0 \u00ab devenir \u00bb un animal, illusion qu&#8217;il sait aussi na\u00efve que pr\u00e9tentieuse. Il veut seulement \u00e9prouver ce que notre corps d&#8217;humain ignore. Nous vivons dans un univers domin\u00e9 par la vue ; le blaireau habite un monde d&#8217;odeurs, la loutre un monde de courants, le cerf un monde de fr\u00e9missements. Chaque esp\u00e8ce d\u00e9coupe une r\u00e9alit\u00e9 diff\u00e9rente. La n\u00f4tre n&#8217;est ni plus juste ni plus compl\u00e8te : simplement celle \u00e0 laquelle nous sommes condamn\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00c0 rebours des r\u00e9cits qui humanisent les animaux, Dans la peau d&#8217;une b\u00eate prend au s\u00e9rieux leur irr\u00e9ductible \u00e9tranget\u00e9. Charles Foster ne leur pr\u00eate ni sagesse cach\u00e9e, ni innocence, ni morale sup\u00e9rieure. Il accepte au contraire que leur monde lui \u00e9chappe en grande partie. C&#8217;est pr\u00e9cis\u00e9ment cet \u00e9chec qui rend son livre si r\u00e9jouissant. \u00c0 force d&#8217;essayer d&#8217;\u00eatre un peu blaireau, un peu loutre ou un peu renard, il d\u00e9couvre surtout combien il est difficile d&#8217;\u00eatre autre chose qu&#8217;un humain. Les animaux ne sont pas des humains auxquels il manquerait la parole. Ils habitent d&#8217;autres mondes sensoriels \u00e0 jamais inaccessibles.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&#8217;est une obsession occidentale que de vouloir dresser \u00e0 tout prix une fronti\u00e8re \u00e9tanche entre l&#8217;humain et le reste du vivant. 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