Rire du monde, est-ce le prendre à la légère ou le regarder avec une lucidité si aiguë qu’il devient impossible de le prendre tout à fait au sérieux ? Au Tripostal de Lille, l’exposition « Éclats du rire ! », portée par lille3000, explore cette ligne de crête où l’humour devient un outil de pensée et de résistance. Jusqu’au 3 janvier 2027, près de 150 œuvres déclinent toutes les nuances du rire : ironie mordante, absurdité jubilatoire, détournement des codes et poésie de l’incongru.
40 ans de collections des Frac : une mémoire de l’insolence
Trois plateaux de 2 000 m² chacun, près de 150 œuvres et 4 décennies de création : au Tripostal, l’exposition puise dans les collections des Fonds régionaux d’art contemporain (Frac), riches de plus de 35 000 pièces. D’une génération d’artistes à l’autre, un même fil rouge se dessine : l’humour est aussi une manière de comprendre le monde.
« Les collections publiques racontent notre époque à travers ses obsessions, ses angoisses et ses rêves inavoués», déclare Caroline David, commissaire de l’exposition, ancienne directrice du FRAC Nord-Pas de Calais, de sa création en 1982 jusqu’en 1996.
Parmi les 150 œuvres, la photographie Sans titre n°20 (1996) de Valérie Jouve donne le ton. Depuis les années 90, l’artiste construit une œuvre où le corps humain vient perturber l’ordre strict de l’architecture urbaine. Comment occupons-nous l’espace ? Derrière la banalité apparente des scènes de rue se dessine une question politique : quelle société construisons-nous à travers nos usages du quotidien ?
Autre photographie à la portée tout aussi réjouissante : celle de La fabrique de rêve (2008) de Thierry Fontaine qui nous entraîne à la frontière de l’art, de l’artisanat et de l’imaginaire. Le titre ouvre une brèche : peut-on fabriquer le rêve, donner une forme tangible à ce qui échappe par essence à toute maîtrise ? C’est dans cet écart entre le visible et l’insaisissable que la poésie prend forme. L’œuvre trouble nos repères et nous invite à suspendre, un instant, nos certitudes.
Chez Alain Séchas, le rire prend les traits de figures félines aussi familières que déroutantes. Ses chats semblent observer notre agitation avec le détachement amusé de ceux qui n’ont plus rien à prouver. C’est là toute la force de l’humour : nous faire reconnaître nos propres travers sans nous enfermer dans la culpabilité. Un pas de côté, un décalage, et le monde familier se met à vaciller.
De l’humour à la dérision : l’art, laboratoire de nos émotions
À l’heure où l’intelligence artificielle prétend imiter toujours davantage les capacités humaines, une question s’invite dans le débat : peut-on véritablement programmer l’humour, son sens du décalage, son intuition de l’absurde et cette complicité qui fait naître un rire partagé ?
D’autres expositions explorent, chacune à leur manière, ces territoires du sensible. Au Louvre-Lens, Trop mignon ! s’intéresse aux mécanismes de l’attendrissement et à notre besoin de réconfort. À Paris, dans le 17e arrondissement, une exposition consacrée au sourire dans l’art contemporain met également à l’honneur la collection du Musée du sourire et ses trente ans d’existence. Ces initiatives témoignent d’un même intérêt pour ce qui nous touche, nous rapproche et déjoue parfois la raison.
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