La découverte vient bouleverser la lecture de l’un des peintres les plus singuliers du XXᵉ siècle. Charles Lapicque, que l’on croyait pur produit de l’avant-garde française, est en réalité le petit-fils de Severiano de Heredia. Son ancêtre a été le premier homme noir président du Conseil municipal de Paris et ministre de la Troisième République. Derrière la clarté de ses toiles éclatantes, une mémoire métissée se révèle.
La filiation avec Severiano de Heredia
NĂ© Ă La Havane en 1836, fils d’un planteur blanc et d’une mère mulâtresse libre, Severiano de Heredia grandit Ă Paris. Il est un Ă©lève brillant du lycĂ©e Louis-le-Grand. PrĂ©sident du Conseil municipal en 1879, puis ministre des Travaux publics en 1887, il incarne l’idĂ©al mĂ©ritocratique. Sa nomination provoque une dĂ©ferlante raciste. La presse le ridiculise, l’affuble de surnoms humiliants. RuinĂ© et oubliĂ©, Severiano de Heredia meurt en 1901. Son effacement accompagne la montĂ©e du colonialisme français. Aujourd’hui, des chercheurs et des Ă©lus comme l’ancien dĂ©putĂ© François-Michel Lambert s’efforcent de rĂ©habiliter la mĂ©moire de ce rĂ©publicain dĂ©fenseur de l’instruction publique, du droit des femmes et de la laĂŻcitĂ©.
Lapicque, poète de la couleur
Le peintre Charles Lapicque (1898–1988) s’avère ĂŞtre le petit-fils de Severiano de Heredia. Issu d’une dynastie de savants. Sson père Louis et sa mère Marcelle de Heredia furent de grands physiologistes. Il transpose dans la peinture les principes de la perception visuelle. Son univers pictural, souvent qualifiĂ© de “lumière mentale”, dĂ©ploie une gamme flamboyante oĂą les rouges de corail, les bleus Ă©lectriques et les jaunes solaires s’entrechoquent dans un Ă©quilibre vibrant. Ses marines, ses chevaux, ses visages baignent dans une lumière presque tropicale, oĂą la chaleur et la clartĂ© semblent avoir une origine intĂ©rieure. “Je cherche la lumière non pas du soleil, mais de l’esprit”, disait Charles Lapicque (1952).
L’éclat solaire
Lapicque exprime le rayonnement caribĂ©en et de la libertĂ© intellectuelle de son grand-père. L’énergie colorĂ©e de Lapicque devient la mĂ©taphore d’un hĂ©ritage refoulĂ©. C’est celui d’un homme que l’histoire officielle avait relĂ©guĂ© dans l’ombre. Marin, scientifique et rĂ©sistant, l’artiste fut lui aussi un insoumis. Son Ĺ“uvre, Ă mi-chemin entre abstraction et figuration, s’oppose Ă toute Ă©cole. Il rejette le dogme du cubisme comme celui de l’expressionnisme. Sa peinture cherche un espace libre, oĂą la lumière rĂ©invente le monde plutĂ´t qu’elle ne le dĂ©crit. Le critique Jean Cassou voyait en lui “un peintre de la clartĂ© intĂ©rieure”. On comprend mieux aujourd’hui la portĂ©e de cette intuition. En effet, Lapicque rĂ©concilie deux lignĂ©es, celle du savant rationaliste et celle du politique visionnaire.
Le travail des historiens
Ă€ l’origine de cette rĂ©vĂ©lation, l’historien Paul estrade, auteur d’une biographie de Severiano de Heredia parue aux Indes Savantes en 2011. Egalement de Patrick Rollot, prĂ©sident de l’association Histoire et Patrimoine de Paris 17e. La filiation entre Lapicque et Heredia rĂ©unit deux formes d’émancipation : politique et artistique. Le premier a tentĂ© d’éclairer la RĂ©publique ; le second a Ă©clairĂ© la toile. Tous deux ont affrontĂ© les limites du regard. L’un contre les prĂ©jugĂ©s, l’autre contre l’opacitĂ© du visible. Aujourd’hui, alors que les musĂ©es redĂ©couvrent Charles Lapicque pour sa libertĂ© chromatique, la rĂ©vĂ©lation de cette ascendance cubaine redonne un sens profond Ă son Ĺ“uvre. Ses ciels incandescents, ses mers turquoise et ses silhouettes solaires prennent une dimension nouvelle.
