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Thursday 23 April 2026
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Festival Circulation(s) 2026 : comment la jeune garde digère l’obésité visuelle

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Olia Koval, "Eruption" (détail)

Le festival Circulation(s) 2026 confirme, pour sa 16e édition, son rôle de laboratoire de la photographie contemporaine émergente en Europe. Installé au CENTQUATRE-PARIS, il déploie du 21 mars au 17 mai une cartographie sensible des tensions qui traversent les travaux de 26 artistes issus de 15 pays : hybridation des médiums, retour du récit, politisation du regard, et surtout, une volonté manifeste de réinventer les formes de narration visuelle face à un monde saturé d’images.

« Face à un monde instable, les artistes font le choix d’une théâtralisation assumée », écrit le collectif Fetart dans son éditorial. Cette phrase agit comme un manifeste implicite de l’édition 2026. La photographie n’est plus ici un simple outil d’enregistrement du réel, mais un dispositif critique, un théâtre du visible où fiction, archive et performance se confondent. À travers 26 artistes issus de 15 nationalités, le festival dessine une génération qui ne croit plus à la neutralité de l’image.

Dans cet ensemble dense et contrasté, certaines propositions s’imposent avec une force particulière. Le travail du Brésilien Rafael Roncato, notamment, agit comme une clé de lecture transversale de cette édition. Sa série Tropical Trauma Misery Tour s’inscrit dans une réflexion globale sur la fabrication des récits politiques à l’ère numérique. À partir de l’agression au couteau de Jair Bolsonaro en 2018, Rafael Roncato construit une mythologie contemporaine où la vérité factuelle se dissout dans une prolifération d’images manipulées, de mèmes et de narrations contradictoires. Le populisme brouille les frontières entre réalité et fiction, pourrait résumer son approche. Mais là où d’autres se contenteraient de documenter ce phénomène, Rafael Roncato choisit d’en épouser les codes. Son travail relève d’une méta-fiction visuelle : images mises en scène, fragments d’archives recomposés, dispositifs narratifs volontairement instables. Il ne s’agit pas de dénoncer de l’extérieur, mais de montrer de l’intérieur comment une croyance se construit. Le travail de Rafael Roncato dialogue avec d’autres propositions du festival qui explorent, chacune à leur manière, les fragilités du réel. Mais là où certains convoquent l’intime ou la mémoire, le photographe attaque frontalement les structures de pouvoir. Il rappelle que l’image est toujours un outil politique, et que sa manipulation n’est pas une dérive récente, mais une constante amplifiée par les technologies contemporaines.

Plusieurs artistes femmes présentes dans cette édition méritent une attention particulière tant elles renouvellent les formes et les récits de la photographie actuelle.

Olia Koval, ‘Eruption”

La série Eruption de l’Ukrainienne Olia Koval s’impose d’emblée par sa puissance visuelle et symbolique. L’installation repose sur un dispositif simple mais radical : 40 000 punaises rouges envahissent un intérieur domestique, transformant un espace familier en territoire hostile. Olia Koval, qui travaille à partir de la guerre en Ukraine, refuse pourtant toute représentation directe du conflit. Elle opte pour une stratégie de déplacement. L’invasion militaire devient infestation domestique. Le politique se loge dans le quotidien. L’horreur se manifeste dans le détail, dans la répétition, dans l’accumulation. Cette approche évoque une esthétique du symptôme : ce qui est montré n’est pas la guerre elle-même, mais ses effets psychiques, sa manière de contaminer les espaces intimes. « Documenter des fragments de la vie quotidienne », dit-elle. Mais ces fragments sont chargés d’une tension extrême. La matérialité joue ici un rôle central. Les punaises, fabriquées à la main, introduisent une dimension artisanale qui contraste avec la violence du sujet. Ce choix renforce l’ambiguïté de l’œuvre : entre beauté formelle et inquiétude latente. L’image devient tactile, presque invasive. Elle déborde le cadre pour investir l’espace.

Nathalie Bissig, “Thunder”

À une autre échelle, mais avec une intensité comparable, le travail de Nathalie Bissig explore les rapports entre l’humain et le paysage. Sa série Thunder plonge dans les montagnes du canton d’Uri, en Suisse, territoire de son enfance. Mais loin d’une approche documentaire classique, la Suisse Nathalie Bissig construit un univers où nature et mythologie s’entremêlent. « Que pensaient les gens lorsqu’ils entendaient le tonnerre ? » Cette question ouvre un espace de projection. Elle déplace le regard vers une temporalité archaïque, où les phénomènes naturels échappaient à toute rationalisation scientifique. Le tonnerre devient une présence, une force, presque une entité. Les images de Nathalie Bissig sont traversées par cette tension entre visible et invisible. Elles évoquent des rituels, des croyances, des peurs ancestrales. Le paysage n’est jamais neutre : il est chargé d’histoires, de projections, de récits collectifs. Des mondes intermédiaires où l’inquiétant et le miraculeux cohabitent. La photographe rappelle que la nature, loin d’être un décor, est un acteur à part entière, porteur de forces et de récits.

T2i-et-NouN

Le duo français formé par T2i et NouN propose avec Manman Dilo une œuvre qui articule photographie, mythologie et réflexion postcoloniale. T2i est un rappeur, graphiste et réalisateur basé en Guyane. Il a construit un univers visuel et musical singulier nourri de culture afro-amazonienne. NouN est une artiste visuelle formée à la Sorbonne et à Kourtrajmé, évoluant entre Paris et la Guyane. Dans ses travaux, elle explore les notions d’identités, de corps et de regard décolonial. Au sein de leur duo,En s’appuyant sur une figure issue des cultures guyanaises, celle de la « mère des eaux », les artistes construisent une iconographie afrofuturiste d’une grande richesse. La figure mystique mi-femme mi-poisson dépasse largement sa dimension folklorique. Elle devient un symbole de résistance, une incarnation des mémoires afro-descendantes, mais aussi une allégorie écologique. Dans cette dystopie visuelle, Manman Dilo reprend possession d’un monde dégradé par l’activité humaine. « Elle devient témoin des dégradations infligées aux eaux. » L’image se fait ici politique, mais sans didactisme. Elle passe par la fiction, par le mythe, par une esthétique qui mêle références traditionnelles et codes contemporains. Cette dimension narrative rejoint les préoccupations plus larges du festival, où de nombreux photographes construisent des microcosmes, des fictions, des espaces alternatifs.

Le focus consacré à l’Irlande rappelle que le festival reste attentif aux scènes photographiques européennes dans leur diversité. Dans un contexte où les images circulent à une vitesse inédite, où leur statut est sans cesse remis en question, Circulation(s) propose une expérience précieuse : celle de prendre le temps de regarder. Et peut-être, comme le suggère Rafael Roncato, d’apprendre à naviguer dans un monde où la vérité n’est plus donnée, mais à construire.

Infos pratiques — Festival Circulation(s) 2026
* Lieu : CENTQUATRE-PARIS (104 rue d’Aubervilliers, 75019 Paris)
* Dates : du 21 mars au 17 mai 2026
* Horaires : Mercredi à vendredi : 14h – 19h / Week-end : 11h – 19h
* Plein tarif : 8 € / Gratuit pour les moins de 26 ans, demandeurs d’emploi
* Commissariat : collectif Fetart
* Site officiel : festival-circulations.com