Au théâtre Essaïon à Paris, Jean Zay, l’Homme complet fait revivre un homme d’État dont les réformes résonnent particulièrement aujourd’hui. Seul en scène, Xavier Béja incarne le ministre du Front populaire emprisonné à Riom (Auvergne) pendant la guerre. La pièce s’appuie sur ses magnifiques écrits de prison. Elle raconte aussi l’étonnante modernité de sa pensée. Et le vertige d’un destin brisé par la barbarie. Jusqu’au 16 février 2027.
Portrait de Jean Zay, un ministre qui voulait ouvrir les portes
Il y a quelque chose de troublant à entendre parler de Jean Zay aujourd’hui. En 1936, nommé ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts par Léon Blum, il n’a que 31 ans. Il veut rendre l’école et la culture accessibles au plus grand nombre. Il porte la scolarité obligatoire de 13 à 14 ans. Il développe le sport à l’école. Il favorise les activités de plein air. Il encourage les sorties au théâtre et au musée. Il veut aussi rapprocher l’école de la culture. Son action dépasse largement l’école. Il prépare la création du CNRS. Il porte le projet d’une École Nationale d’Administration. Il défend les auteurs et trouve le budget auprès de la Poste pour financer le droit d’auteur. Il soutient les musées, la lecture publique, le théâtre et le cinéma.
Jean Zay participe à la préparation du premier Festival de Cannes. Avec Albert Sarraut, ministre de l’Intérieur, tous deux soutiennent l’idée selon laquelle l’Europe doit se doter d’un festival de cinéma où l’art ne serait pas influencé par les manœuvres politiques. En juin 1939, les médias annoncent l’ouverture du festival prévue le 1er septembre, en même temps que la Mostra. Il ne reste alors que quelques mois pour préparer la manifestation.
Puis vient la guerre. En 1940, Vichy condamne Jean Zay à la détention à perpétuité. Il est enfermé à Riom. Quatre ans plus tard, le 20 juin 1944, des miliciens l’assassinent dans l’Allier. Il n’a pas 40 ans. Son corps est retrouvé dans un fossé deux ans plus tard. C’est tout cela que la pièce fait surgir. Un homme qui voulait ouvrir les portes de l’école, des musées et des théâtres se retrouve derrière celles d’une prison.
Xavier Béja, seul face aux murs
La force du spectacle tient d’abord à son interprète. Xavier Béja apparaît seul. Son visage est tourmenté. Son corps porte la fatigue de l’enfermement. Il ne cherche pas à fabriquer une statue de Jean Zay. Il donne chair à un homme qui doute, souffre, se souvient et continue de penser.
La voûte en pierre de l’Essaïon se prête parfaitement à cette mise en scène. Elle devient la prison de Riom. Un décor bien éloigné de celui qu’avait connu Jean Zay dans son cabinet ministériel. En 1934, Jean Pascaud livre la Suite « Dieppe » pour le paquebot Normandie. En 1937, Jean Zay lui commande l’aménagement de son cabinet dans l’hôtel de Rochechouart à Paris. Le contraste entre le raffinement Art déco de Pascaud et les murs de pierre de l’Essaïon matérialise la chute du ministre, passé des lieux du pouvoir à la cellule.
La mise en scène de Michel Cochet trouve un écrin singulier à l’Essaïon. La salle, installée dans cette ancienne cave médiévale, construite en pierre, mesure sept pas sur sept. Elle devient naturellement la prison de Riom. Le spectateur se retrouve enfermé avec le personnage.
Souvenirs et solitude
Le texte puise dans Souvenirs et solitude, le journal que Jean Zay écrit pendant sa captivité. Une phrase résume peut-être toute la pièce : « La condamnation à l’impuissance, voilà le trait le plus cruel de la prison. » Il poursuit : « La nuit est couleur de tristesse. » Des mots qui donnent au spectacle sa matière intime.
La première partie de la pièce est très sombre. Peut-être un peu trop longue pour quelqu’un qui se nourrit d’optimisme. Il faut néanmoins comprendre ce choix. Le personnage vient d’être condamné. Il découvre l’absurdité de son sort. Jean Zay convoque même Baudelaire et ses images de ciel et de mer d’encre.
« Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre, Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons ! »
Le Voyage, Baudelaire
Jean Zay : un destin foudroyé
Puis la pièce bascule. Jean Zay se souvient. Et avec ses souvenirs revient le mouvement de sa vie. Il raconte son action au ministère. Il évoque la protection des œuvres d’art à la veille de la guerre. Les tableaux du Louvre sont évacués. Les vitraux de Notre-Dame, de Chartres, de Reims, de Troyes, de Metz et de la Sainte-Chapelle sont déposés et mis à l’abri. Les œuvres d’art sont déplacées pour échapper aux bombardements. La parole retrouve alors de l’espace. L’homme enfermé redevient celui qui voulait protéger, transmettre, éduquer. Celui qui pensait que la culture pouvait émanciper. C’est aussi là que le titre prend tout son sens. L’Homme complet. Celui que la prison tente de réduire à l’impuissance continue d’exister par la pensée, les souvenirs et l’écriture.

> Réservation https://essaion-theatre.com/spectacle/jean-zay-l-homme-complet/
