Et si le frisson devenait un art de vivre ? Avec son ouvrage Le goût de l’étrange, Evane Luna, l’autrice de cette anthologie parue aux éditions Mercure de France dans la collection de poche « Le Petit Mercure », nous convie à une exploration à travers les âges, les esthétiques et les géographies de l’insolite. De la fascination morbide aux visions oniriques, on feuillette le livre, et on y pioche dans comme un cabinet de curiosités.
Un parcours entre mythes et souterrains
De la visite labyrinthique d’Hawara imaginée par Hérodote, la ville de Bruges et l’atmosphère muette de ses eaux, jusqu’aux mystérieux échos du Paris souterrain… Ces lieux ont en commun une même fascination. Ils dissimulent autant qu’ils révèlent. Evane Luna nous conduit notamment sous terre, dans la crypte de la Passion. En avril 1897, un concert macabre y est donné à vingt mètres de profondeur. Des invités de marque avancent à la lueur des bougies. Autour d’eux, des rangées de crânes et de tibias composent un décor aussi funèbre que théâtral. Une inscription accueille les visiteurs : « Arrête ! C’est ici l’empire de la Mort. » La scène pourrait sortir d’un roman gothique. Elle témoigne pourtant d’un goût bien réel pour les expériences de l’étrange.
“La rencontre avec l’étrange est une initiation à l’humilité.” Martin Heiddeger
Quand l’étrange devient posture
La flânerie subversive prolonge son esprit bohème jusque dans les marges artistiques du XIXe siècle, à l’image du célèbre cabaret “Le Chat noir” fondé en 1881 par Rodolphe Salis, fondateur de « l’école iriso-subversive de Chicago ». Repère d’une communauté de créateurs irrévérencieux, fréquenté par ces « fumistes » revendiquant l’ironie, la parodie de la science et du canular élevé au rang d’art. Dans cette taverne meublée de bancs rustiques, d’armes anciennes, de vitraux et d’une haute cheminée abritant le « crâne de Louis XIII enfant » se croisaient la bohème artistique et une faune interlope en quête de sensations fortes.
Du bizarre à la pure poésie
C’est un véritable éloge du frisson, sublimé par des références artistiques et littéraires pertinentes qui convoquent aussi bien les visions sombres de Shakespeare et de Baudelaire que les explorations psychologiques de Salvador Dalí. L’autrice s’attarde notamment sur la méthode paranoïa-critique de l’artiste et ses célèbres Montres molles, ce paysage mental où le temps est distordu et où les montres étirées qui coulent sur un décor désertique matérialisent l’inconscient et l’éphémère.
En tissant ces liens subtils entre les mots et les images, l’ouvrage réussit à capturer l’essence même de l’étrange : ce délicieux vertige où la peur cède la place à la pure poésie.