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[Éd. du Remue-Ménage] « Althusser assassin, la banalité du mâle » de Francis Dupuis-Déri

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Le 16 novembre 1980, dans l’enceinte feutrée de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, à Paris, un meurtre se déroule à huis clos. Le philosophe Louis Althusser, figure majeure du marxisme structuraliste français, étrangle son épouse, la sociologue et résistante Hélène Rytmann-Legotien. Voilà les faits. Ils auraient dû conduire à l’arrestation immédiate de leur auteur. Or Althusser ne passera pas une seule minute en garde à vue. Pas plus qu’il ne fera un seul jour de prison.

À peine le meurtre commis, la dimension psychiatrique de l’affaire va occuper le devant de la scène. Autour du « grand homme » se déploie un réseau de soutiens et de prises de parole qui contribue à faire du crime un «drame de la folie », avant que le non-lieu pour irresponsabilité pénale ne vienne soustraire définitivement Althusser à la justice. Circulez, il n’y a aucun féminicide à voir ! Pire encore : quelques années plus tard, Althusser fera du meurtre de son épouse un épisode central de son autobiographie, L’avenir dure longtemps (1992), ouvrage salué par une partie de la critique et traduit dans de nombreux pays. Le philosophe s’y accorde la place du sujet souffrant, tandis qu’Hélène Rytmann-Legotien demeure largement absente de son propre récit. Le philosophe qualifie même son geste meurtrier de « suicide altruiste ». Circulez, il n’y a toujours aucun féminicide à voir !

Près d’un demi-siècle après les faits, le court essai du politologue québécois Francis Dupuis-Déri, Althusser assassin. La banalité du mâle, paru aux éditions du Remue-Ménage, entreprend de rouvrir le dossier. Quelques féministes avaient déjà tenté de briser l’omerta en rebaptisant clandestinement, en 2023, une salle de l’École normale supérieure du nom d’Hélène Rytmann-Legotien. Mais avec une documentation serrée et une lecture résolument féministe, Francis Dupuis-Déri s’attaque surtout aux discours qui ont entouré le crime et à la manière dont ils ont contribué à protéger la figure intellectuelle d’Althusser. L’enjeu de cet essai n’est pas de nier la dimension psychiatrique de l’acte. Il est plus dérangeant : Francis Dupuis-Déri s’intéresse à ce que cette explication laisse dans l’ombre. Car, pour l’auteur, le geste criminel d’Althusser a trop rarement été interrogé à la lumière de la mécanique tristement ordinaire des violences conjugales, qui atteignent souvent leur paroxysme lorsque la victime veut échapper au contrôle de son conjoint. Ce qui fut le cas pour Hélène Rytmann-Legotien, qui venait d’annoncer sa rupture à Althusser.

« Cette affaire agit comme un révélateur social, explique le politologue. Car revenir sur ce crime et surtout sur les discours publics à son sujet (…) permet de mettre en lumière les “stratégies d’occultation” de la violence masculine contre les femmes. » C’est là que réside la force du livre. Pour qui s’intéresse à l’histoire des idées, le « cas Althusser » pose une question qui dépasse largement le seul destin du philosophe : jusqu’où la fascination pour le génie peut-elle rendre aveugle à ses actes ? Et que se passe-t-il lorsque le prestige intellectuel, artistique ou médiatique d’un homme transforme la perception du crime qu’il a commis ? Francis Dupuis-Déri voit dans l’affaire Althusser un révélateur des mécanismes de protection dont peuvent bénéficier les figures prestigieuses, dans un monde intellectuel encore largement structuré par des rapports de pouvoir masculins. « Très certainement, le tueur d’Hélène Legotien a su utiliser le meurtre lui-même pour retravailler son prestige (…) et ses complices ont également consacré beaucoup de temps et d’énergie à cette tâche, avec l’appui d’institutions prestigieuses (universités, journaux, maisons d’édition) », explique l’auteur.

Mais le philosophe n’est évidemment pas un cas isolé. Dans d’autres domaines, la carrière, le talent ou la célébrité ont également pu peser lourd dans la manière dont ont été perçues les violences commises par des hommes puissants. On pense notamment au sculpteur américain Carl Andre, acquitté en 1985 du meurtre de sa femme, l’artiste Ana Mendieta, ou encore au chanteur Bertrand Cantat, condamné après avoir mortellement frappé Marie Trintignant en 2003 et dont la carrière artistique a continué de susciter admiration et débats. Les situations ne sont évidemment ni identiques dans leurs circonstances, ni comparables sur le plan judiciaire. Mais une même question peut les relier : que devient un crime lorsqu’il est commis par un homme dont une partie de la société a décidé qu’il était exceptionnel ? Dans ces affaires, le récit autour de l’œuvre et du génie peut parfois occuper un espace tel qu’il finit par occulter celui de la victime. Et le talent peut vite constituer une forme d’immunité symbolique. 

On pourra discuter certaines généralisations de l’auteur, mais cet opuscule d’une centaine de pages produit un effet de dessillage aussi brutal que nécessaire en rappelant qu’Althusser fut avant tout un assassin protégé et impuni. Une lecture indispensable pour rappeler au monde des arts et des lettres qu’aucune fulgurance théorique, aucune œuvre, aussi magistrale soit-elle, ne saurait soustraire quiconque à sa responsabilité.

Aude Seyssel

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