Pour ce deuxième volet de la série de lectures d’été, nous avons choisi trois œuvres (deux récits, une fiction) où la figure de l’ours devient le lieu d’une métamorphose.
Par Aude Seyssel
Croire aux fauves de Nastassja Martin, Éditions Verticales
Quelques secondes suffisent pour pulvériser une vie. Ceci est un récit vrai. En août 2015, l’anthropologue française Nastassja Martin arpente seule les montagnes volcaniques du Kamtchatka. Elle connaît le danger. Elle le pressent. Depuis plusieurs années, elle partage la vie des Évènes, peuple de chasseurs et d’éleveurs de rennes dont la cosmologie accorde aux animaux une place que l’Occident a depuis longtemps oubliée. Celle d’êtres avec lesquels il faut composer, négocier, parfois lutter, mais qui ne sont jamais de simples éléments du décor.
Au détour d’un sentier, soudain, l’ours brun lui fait face.
Un échange de regards, « ses yeux jaunes dans mes yeux bleus ». Puis vient « l’étreinte », d’une violence inouïe. Quelques instants où deux vivants s’affrontent autant qu’ils se rencontrent. Dans cette danse avec le sauvage, Nastassja Martin blesse l’ours. L’ours lui broie le visage avant de disparaître.
Elle survivra.
Dès lors, on pourrait comprendre que Croire aux fauves soit le récit d’une reconstruction, à l’instar de Le Lambeau, l’époustouflant récit de Philippe Lanson, défiguré par balle lors de l’attentat contre Charlie Hebdo en cette même année 2015. C’est tout le contraire. Nastassja Martin ne raconte pas comment elle est redevenue celle qu’elle était. Car c’est tout simplement impossible. Elle explore ce que cette rencontre a déposé en elle, et ce qu’elle a laissé, en retour, dans le corps de l’ours. Tous deux s’en trouvant à jamais transformés.
Là réside tout le vertige du récit. Anthropologue, Nastassja Martin – que les Evènes rebaptisent bientôt mathuka (« l’ourse ») – refuse de réduire cette expérience à un traumatisme psychologique ou d’en faire une révélation mystique. Elle s’attache à comprendre les résonances entre des mondes que tout semble opposer : le bloc opératoire et la forêt, les plaques de titane et les récits de chasse, la chirurgie reconstructrice et la pensée animiste. L’un ne venant jamais invalider l’autre, tous deux tentant de dire ce qui s’est réellement passé. Les Évènes ont un mot pour définir ainsi celles et ceux qui n’appartiennent plus vraiment au monde des humains : miedka (« Celle qui vit entre les mondes »). Au fil des opérations, des greffes et des mois passés à reconstituer un visage, c’est une autre histoire qui affleure. « C’est une naissance, puisque ce n’est manifestement pas une mort », écrit-elle.
Car l’ours est entré en elle comme une présence qui déplace son identité : « Lui sans moi, moi sans lui, arriver à survivre malgré ce qui a été perdu dans le corps de l’autre ; arriver à vivre avec ce qui y a été déposé. » C’est sans doute ce qui fait de Croire aux fauves un livre aussi singulier. L’anthropologue ne demande pas au lecteur de croire aux esprits ni de souscrire à une quelconque vision romantique du sauvage. Elle lui demande quelque chose de bien plus exigeant : que d’autres cosmologies, longtemps disqualifiées, puissent elles aussi appartenir au réel.
L’ours ! L’ours ! de Julia Phillips, Éditions Autrement
On crie à l’ours à toutes les pages de ce deuxième roman – car il s’agit là d’un roman – de l’Américaine Julia Phillips. Mais le plus étonnant est que celui-ci n’apparait… jamais. On l’aperçoit ici, on le signale là. Une empreinte. Un bruit dans les bois. Une silhouette entrevue à la tombée du jour. Chacun croit savoir où il se trouve. Personne ne le sait vraiment.
Et pourtant, il envahit tout.
Sur l’île déshéritée de Washington, au nord-ouest des États-Unis, un ours est donc aperçu pour la première fois depuis des décennies. Il a abordé le rivage à la nage et, aussitôt, la nouvelle se répand. Les habitants s’inquiètent, les autorités s’organisent, les touristes affluent, les réseaux sociaux s’emballent. En quelques jours, l’animal devient l’affaire de tous. A fortiori, celle de Sam et Elena, deux sœurs trentenaires qui coulent des jours languissants au chevet de leur mère malade, prisonnières de leur misère et rêvant d’une autre vie, ailleurs, loin, libres. Sous la plume de Julia Phillips, l’histoire de l’ours importe peu. Seule sa présence suffit.
Car chacun projette sur l’animal ses propres obsessions. Les uns veulent protéger le retour d’une nature enfin réconciliée avec elle-même, les autres réclament son élimination. Certains y voient une menace, d’autres un miracle, d’autres encore un simple fait divers. Pour les uns, le plantigrade est l’occasion de se sentir enfin infiniment vivants. Pour les autres, de se rapprocher de la mort. Mais personne ne regarde réellement l’ours, trop occupé à y déceler son propre reflet.
C’est toute l’habileté de Julia Phillips car l’ours échappe sans cesse aux interprétations plaquées sur lui. Il n’incarne ni la pureté de la nature, ni une vengeance du sauvage, ni une quelconque morale écologique. En traversant simplement son territoire, indifférent, il ouvre les failles présentes en chacun.
Doug Peacock, Mes années grizzly, Éditions Gallmeister
Il est des guerres dont on ne revient jamais tout à fait.
Quand l’Américain Doug Peacock rentre du Vietnam au début des années 1970, il n’est plus qu’un fantôme. Infirmier chez les Bérets verts, témoin de l’absurdité du carnage humain, il porte en lui ce que l’on ne nommait pas encore le syndrome de stress post-traumatique. Incapable de retrouver sa place dans une Amérique triomphante qu’il exècre, consumé par la colère, il choisit la fuite vers les paysages qu’il a toujours vénérés et dont il conservait précieusement la carte dans son paquetage de soldat. Seul, il s’enfonce dans les montagnes Rocheuses, sur le territoire du plus redoutable prédateur du continent : le grizzly. « Je sentais que je venais d’être touché par quelque chose de très puissant et de très mystérieux », se souvient-il.
Pendant plus de vingt-cinq ans, Doug Peacock va vivre en pays ours. « Des années durant, j’avais attendu que cette région m’enveloppe comme une couverture », écrit-il. Au fil des saisons, il parcourt des milliers de kilomètres sous la neige ou la pluie, gravit des parois abruptes, descend dans des vallées obscures pour tenter d’apercevoir l’animal. Toujours seul. Parfois malade, en proie aux hallucinations autant qu’aux émerveillements. Peu à peu, au contact de ces créatures farouches et dangereuses, il réapprend à habiter le monde comme une créature parmi les autres, tenue par un même destin terrestre.
Cette métamorphose n’a pourtant rien d’une guérison. Les blessures demeurent. Mais Doug Peacock apprend à déplacer sa violence, à la convertir en une rage protectrice pour le vivant. Son parcours fait inévitablement écho à celui de son ami Edward Abbey. Là où l’auteur du cultissime Désert solitaire célébrait les grands espaces en dénonçant leur industrialisation, Doug Peacock pousse plus loin encore cette fidélité au sauvage. Chez lui, la nature n’est jamais un refuge ; elle est une puissance indomptable, devant laquelle l’humain cesse de se croire au centre du monde.
Cette immersion absolue finit par trouver sa forme. Doug Peacock devient l’un des pionniers du documentaire animalier. « Cette caméra m’a permis de faire connaître la situation des grizzlis et de filmer leur vie […] J’ai tenté de dresser un portrait collectif – peut-être le dernier – du grizzly vivant au sud de la frontière canadienne », écrit-il. Sans jamais renoncer à sa colère, il transforme son expérience en combat. La défense des grizzlis devient le prolongement de son autre guerre, cette fois menée contre la disparition du sauvage.
Au terme de ce récit fiévreux demeure pourtant une vérité tragique. Si l’ours a sauvé l’homme de son propre gouffre, l’homme, lui, sait qu’il ne sauvera probablement pas l’ours de l’anéantissement.