Home BOOKS « Esquisse d’un pendu » de Michel Jullien

[Éd. Verdier] « Esquisse d’un pendu » de Michel Jullien

0
17

Etre copiste au Moyen-Age fut, avant tout, une discipline du corps. Durant des siècles, le silence des ateliers de scribes ne fut interrompu que par le crissement de la plume sur le parchemin, les soupirs de lassitude, les bâillements de fatigue et le craquement des tabourets. Les copistes médiévaux, rivés à leur lectrin, ce pupitre d’écriture, étaient soumis à une même contrainte : là où le libraire pouvait aller et venir, tout à son commerce des manuscrits précieux, eux demeuraient immobiles, «stationnaires » comme on disait alors. Ce qui relevait autant de l’ascèse que du supplice. «[C’était un métier] d’induration voué au strabisme, au torticolis du soir et à l’arthrose des années, au tassement des lombaires, à l’écrasement des disques vertébraux » écrit l’auteur. Deux années de patient et douloureux labeur étaient nécessaires pour achever de recopier une Bible, davantage lorsque le manuscrit exigeait enluminures, lettrines et décors. C’est cette civilisation de la lenteur, où chaque mot engageait autant la main que l’esprit et la persévérance, que Michel Jullien ressuscite dans Esquisse d’un pendu (Éditions Verdier Poche).

Le roman de Michel Julien prend pour personnage principal Raoulet d’Orléans dont l’existence est attestée dans les archives, et qui fut l’un des rares copistes officiels du roi Charles V au XIVᵉ siècle. Installé rue de la Bouterie, dans un Quartier latin encore organisé en confréries, son atelier se tenait à l’écart du vacarme des forgerons, de la puanteur des étals des bouchers ou des effluves nauséabondes des tanneurs. Mais lorsque l’intrigue romanesque commence, ce refuge inondé de lumière, où l’on entend voler les mouches, est déjà condamné. Michel Jullien choisit en effet le moment précis où, à Mayence, dans le lointain Saint Empire Romain Germanique, un certain Johannes Gensfleisch zur Laden zum Gutenberg met au point l’imprimerie. L’auteur s’amuse de ce patronyme à rallonge, « à croire [qu’il] fut forgé par l’addition aléatoire d’une suite de caractères mobiles », comme si l’inventeur portait en lui l’empreinte de sa propre invention. Cette ironie laisse pourtant place à une mélancolie plus profonde : ce que raconte Esquisse d’un pendu, ce sont les derniers soubresauts éclatants d’un monde que l’arrivée prochaine de cette technique révolutionnaire va engloutir.

Chez Michel Jullien, le lexique est chirurgical pour mieux rendre compte de cet artisanat minutieux des copistes où chaque trait de calame devait être pensé avant d’être exécuté. Le texte s’attarde sur les peaux grattées, la rigidité ou la souplesse des vélins selon l’œuvre à réaliser, le traçage millimétré des lignes préparatoires, la collecte et la taille scrupuleuse des plumes. Cette précision du vocabulaire dit aussi le degré d’excellence auquel parvenaient ces artisans, dont la maîtrise technique confinait à l’art. Chaque geste relevait d’un très long apprentissage, souvent celui d’une vie, et d’une intelligence des matières. La moindre faute d’inattention, la moindre rature, se payaient au prix fort, annihilant des mois de travail. Ainsi, on découvre avec émerveillement le choix et le dosage précis des encres : «Maroise faisait les encres […]. Elle broyait les noix dans un mortier de terre cuite, noyait le substrat dans un peu d’eau, ajoutait un quart de dé d’huile, laissait macérer le mélange durant six jours au cours desquels elle devait le fouetter de demi en demi-journée […] Le septième jour, pas avant, elle ajoutait au filtrat la dose utile de sulfate de cuivre réduit en poudre, le plus ou le moins donnant la couleur selon que l’encre devait servir à la calligraphie de principe – la plus usuelle, celle des lettres, relevée d’un peu de noir de fumée -, selon qu’elle était destinée aux fioritures, aux palmettes à teinte brune, aux frises zoomorphes et végétales, ocre, mises en marge. » Ciselé parfois jusqu’à la préciosité, le style de Jullien restitue un univers où le copiste apparaît comme un «urgentiste de la lenteur ».

Au-dessus de cet univers d’encre et de patience se dresse cependant l’ombre portée du terrifiant gibet de Montfaucon, situé aux marges de la cité. La description qu’en fait Michel Jullien dans un saisissant premier chapitre relève autant du manuel d’architecture que du gothique. Tout y est dépeint dans le moindre détail, jusqu’à l’écœurement de la chair suppliciée. Ce colosse de pierres, de poutres, de poulies et d’échelles savamment agencés qualifié d’« IKEA du Haut Moyen Âge » – terrifia Paris pendant plus de cinq cents ans. Là étaient pendus tous les condamnés, selon un agencement strict, de la racaille de bas étage aux nobles accusés de trahison. Dans le roman, ce gibet de triste mémoire devient le symbole tragique d’un basculement d’ère : à la silhouette de ces pendus livrés aux corneilles, oscillant au vent, répond la figure des scripteurs qui seront bientôt balayés par l’histoire. Ce vertige l’emporte d’ailleurs sur l’intrigue elle-même, construite autour d’un mystérieux trafic de commandes royales. Car là n’est pas l’essentiel. Seule compte en effet, en filigrane de ce tableau érudit, cette intuition que le philosophe allemand Walter Benjamin a formalisé des siècles plus tard dans son traité « L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » (1935) : la perte de l’unicité de l’oeuvre et de son « aura » par la multiplicité. L’avènement de l‘imprimerie n’a pas tué le précieux manuscrit : elle l’a multiplié à l’infini, et, ce faisant, elle a éteint la voix singulière de son créateur.

Toute innovation ouvre un monde autant qu’elle en referme un autre. Mais en redonnant vie à ces artisans du silence, Michel Jullien rappelle que certaines formes d’intelligence ne se transmettent qu’à la vitesse d’une main. « Le prix du temps », écrit-il. Esquisse d’un pendu est une méditation sur la fragilité des civilisations techniques. À l’heure où d’autres révolutions bouleversent à nouveau notre rapport à l’écriture, cette ode aux derniers copistes acquiert une résonance particulière.

Aude Seyssel

> https://editions-verdier.fr