Home BOOKS « L’Éclaircie » de Jean-Baptiste Del Amo

[Éd. Stock] « L’Éclaircie » de Jean-Baptiste Del Amo

0
10
Musée du Prado à Madrid sous un ciel étoilé - IA
Musée du Prado à Madrid sous un ciel étoilé - IA

Lorsque son éditrice lui propose de rédiger un texte entrant dans la collection « Une nuit au musée » chez Stock, Jean-Baptiste Del Amo hésite. Depuis plusieurs années, l’auteur d’Une éducation libertine (prix Goncourt des lycéens en 2008) et du Règne animal (Prix du livre Fnac en 2016) voit sa vie lui échapper, sa création se tarir. Il est atteint d’une maladie génétique invalidante et douloureuse qui lui ôte toutes forces et tout désir d’écrire. Pourtant, un sursaut lui fait accepter la proposition : il choisit de passer une nuit au musée du Prado, à Madrid, pour se confronter aux « Peintures noires » de Francisco de Goya.

Le choix n’a, bien sûr, rien d’anodin. Le célèbre peintre espagnol du XVIIIe siècle a lui aussi connu la souffrance au long cours : le corps qui se dérobe, l’esprit qui se brouille, la maladie qui bouleverse le rapport au monde et transforme le geste. Devenu sourd vers l’âge de quarante ans, Goya voit son univers se fissurer au rythme de ses crises, sa palette s’assombrir. Les scènes lumineuses et champêtres de sa jeunesse, les « Peintures blanches », cèdent progressivement la place à des visions crépusculaires, violentes, peuplées de corps déformés, de visages hagards, d’êtres pris dans une réalité inquiétante. « Goya explore les abîmes de la condition humaine, passant de la dénonciation des horreurs collectives à la plongée dans ses propres ténèbres », écrit l’auteur.

De là naîtront, à l’automne de sa vie, les quatorze « Peintures noires », réalisées entre 1819 et 1823 directement sur les murs en plâtre de la Quinta del Sordo (la Maison du Sourd), près de Madrid. Parmi elles, le célèbre Saturne dévorant un de ses fils, avec ce corps disloqué que la bouche du père semble déjà faire disparaître, ou Le Chien, dont la tête émerge à peine d’un espace sans horizon. Nulle complaisance pour autant ! Pour Jean-Baptiste Del Amo, ces oeuvres expriment moins la noirceur du monde qu’un bouleversement dans la manière de le voir, qu’il expérimente lui-même à travers ses propres épreuves. « Il t’apparaît que l’expérience de la maladie est aussi celle d’une forme d’effraction et d’une fragmentation du regard », écrit-il, utilisant le « tu » tout au long de son récit pour se parler à lui-même. Une façon, superstitieuse, de tenir la maladie à distance, tout comme son propre discours : « Ne cours-tu pas un risque à vouloir écrire sur l’expérience de la maladie ? » s’interroge-t-il en effet dès les premières pages.

Pour autant, Jean-Baptiste Del Amo voit en l’artiste aragonais une figure « fraternelle » et reconnaît une traversée qui lui est devenue étrangement familière. Entre l’écrivain et le peintre s’installe alors une conversation silencieuse, à deux siècles de distance. Une même certitude les anime : une œuvre peut surgir au cœur même de la dépossession. L’artiste convertit sa blessure en regard comme tant d’autres l’ont également fait, de Virginia Woolf à Franz Kafka, Marcel Proust, Guy de Maupassant ou encore Hervé Guibert. « Tu cherches chez eux les intuitions, les augures, tu t’intéresses la façon dont l’expérience de la maladie conditionne leur recherche formelle » explique-t-il.

Jean-Baptiste Del Amo ne dormira pas au Prado. L’institution ne donnera pas son autorisation. Qu’importe ! Après une déambulation diurne dans les salles surchargées du musée, l’écrivain poursuit son dialogue nocturne à l’ermitage de San Antonio de la Florida, son lit de camp déplié à quelques mètres à peine de la tombe du maître. Dans cette nuit madrilène, au milieu des ombres, l’auteur retrouve peu à peu sa lumière. Une éclaircie.

Aude Seyssel

> editions-stock.fr