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[Éd. Paulsen] « Le Gardien de la colline aux cerisiers » de Franco Faggiani

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Le gardien de la colline aux cerisiers Franco Faggiani

« Commence par le commencement et continue jusqu’à la fin. » Ce mantra est celui de Shizō Kanakuri, un jeune marathonien qui tente de se persuader depuis son enfance qu’il n’existe pas d’autre manière de traverser sa vie. Et pourtant ! Derrière cette évidence intranquille de la ligne droite, que de tours et de détours, de sentiers abrupts, de précipices et de falaises… Ainsi, il ne faudra pas moins de 54 ans, huit mois, six jours, cinq heures, trente-deux minutes, vingt secondes et trois dixièmes pour que cet athlète japonais achève la grande épreuve de sa vie : le marathon des Jeux olympiques de Stockholm de 1912.

En effet, terrassé par une chaleur inédite et par la pression nationaliste qui pèse sur ses épaules, Shizō Kanakuri ne franchit pas la ligne d’arrivée ce 14 juillet fatidique. Après une trentaine de kilomètres, alors qu’il fait partie du groupe de tête, il trouve boisson et refuge sous la véranda de riverains accueillants… et s’endort jusqu’au matin. Au réveil, accablé de remords et de honte, il regagne le Japon sans prévenir les organisateurs et sera de fait considéré comme « disparu » par les autorités suédoises. Il lui faudra plus d’un demi-siècle pour revenir sur les lieux de son abandon et achever officiellement sa course, en 1967, à l’âge de soixante-quinze ans. Entre ces deux épisodes, une vie. Et surtout, pour Franco Faggiani, un temps qui n’a plus rien de chronométrique.

Car c’est précisément cet espace-là que le romancier et journaliste italien choisit d’explorer dans Le Gardien de la colline aux cerisiers, que les éditions Paulsen viennent de republier. Pour ce faire, l’auteur quitte les rives du récit historique pour celles, plus troubles et plus libres, de la fiction. Car ce qui l’intéresse dans la destinée de Shizō Kanakuri n’est pas ce record de lenteur, désormais inscrit au Guinness. Ni même la carrière poursuivie par l’athlète qui, revenu au Japon, terminera 16e aux Jeux d’Anvers en 1920 avant d’échouer à nouveau lors des Jeux de Paris en 1924. Ce qui fascine l’auteur, c’est la vertigineuse béance ouverte par cet abandon originel. Que devient-on lorsqu’un seul instant suffit à faire basculer son destin ? Que fait-on d’un faux pas démesuré à l’échelle de sa conscience ? Et surtout peut-on revenir là où le cours de sa vie a dévié ?

Dans l’univers de Franco Faggiani, Shizō Kanakuri ne cesse jamais de courir, même après avoir quitté Stockholm comme un fantôme. Il change simplement de rythme. Il y a d’abord la fuite éperdue, l’errance, de la Suède au Danemark, de la Hollande à la Belgique et enfin à la France, où le jeune Japonais s’évapore à nouveau en intégrant la Légion étrangère sous une nouvelle identité. Avant le retour au Japon quelques années plus tard, au plus loin des siens, dans l’une des régions les plus inhospitalières à l’extrême nord de l’archipel. Commence alors une autre vie, dans un autre rapport au temps. « Mon chemin pour retrouver la paix intérieure était fait de petits pas, d’obstacles invisibles, de nombreux renoncements et d’une solitude absolue, raconte le personnage. Dans ces contrées sauvages, même les sentiments évoluaient au ralenti. » Il devient le gardien d’une colline sacrée plantée de cerisiers yamazakura, refuges des divinités shintoïstes kamis. Shizō Kanakuri se consacre alors à ce qui pousse, fleurit, se fane et recommence, soignant sa catastrophe intime dans cette immobilité apparente. Il lui faut désormais apprendre le temps des arbres qui se mesure uniquement en patience, en soins, en éternels recommencements. « Notre temps était rythmé par un tambour plutôt lent ; personne ne le frappait, mais nous en percevions le bruit à l’intérieur de nous.»

Aude Seyssel