A l’occasion du salon Moderne Art Fair 2025 (ex Art Elysées), la galeriste Véronique Smagghe a mis la couleur bleue en tension. Au centre du stand, Raymond Hains, avec Bleu dans le rouge. Les oeuvres dialoguent avec une série de toiles de Noël Pasquier. Ensemble, elles composent une méditation sur une couleur devenue matière de pensée. Du 23 au 26 octobre.
Le bleu Hains
Le bleu, chez Raymond Hains (1926-2005), surgit dans un océan de rouge, dans cette tension presque organique du papier lacéré. Bleu dans le rouge (1970) semble né d’un combat, d’un hasard que l’œil de l’artiste a su transfigurer en équilibre. Les strates d’affiches, arrachées à la ville, portent encore la rumeur de la rue. Mais c’est le bleu qui retient. Il apaise le rouge, le fend, l’adoucit. Ce bleu fragile, blessé, obstiné, continue d’exister dans les failles. La galeriste Véronique Smagghe évoque cette nécessité de laisser la matière respirer, de lui permettre d’inventer son propre rythme. Chez Hains, dit-elle, la poésie surgit du hasard, mais c’est un hasard préparé, cultivé, comme si la rue savait ce qu’elle devait lui confier.
Une poétique du réel
“L’accrochage est né de télescopages inattendus”, confie Véronique Smagghe. Depuis près de 30 ans, la galeriste tisse un lien constant entre les Nouveaux Réalistes et les peintres de l’abstraction lyrique. Elle voit dans cette filiation une manière de relier la matérialité du monde et la profondeur du geste pictural. C’est ce fil qu’elle prolonge en 2025 à Modern Art Fair, en plaçant côte à côte Hains et Pasquier. Ces deux artistes n’ont jamais cessé de faire vibrer le bleu autrement. Son accrochage cherche moins à juxtaposer qu’à accorder. Elle parle d’une conversation chromatique.
Le bleu Pasquier
Chez Noël Pasquier, figure de l’abstraction lyrique, la couleur devient matière vivante. Ses bleus se déplacent, s’éclaircissent, se creusent. Dans Etrave 1 (1995), un grand carré de toile semble traversé d’une empreinte bleue. On retrouve dans ses gestes l’héritage d’une peinture de l’émotion, héritière d’Olivier Debré, mais filtrée par une recherche personnelle du rythme. Pasquier peint comme on écoute la mer. Véronique Smagghe suit le peintre depuis longtemps. Ce qu’elle aime dans le travail de Pasquier, c’est cette fidélité à la peinture comme acte intérieur. Une persistance à chercher dans la couleur une parole non dite.
Matière de silence
Le choix du bleu n’est pas anodin. On le retrouve également à travers cette pépite, une aquarelle de Vera Molnár (1923-2024). Dans l’histoire de l’art, la couleur a connu des renversements de sens. Dans son livre “Bleu” (2023), Michel Pastoureau le rappelle. “Le bleu ne vient jamais seul, explique Michel Pastoureau. Il prend sens dans la présence des autres couleurs.” Cette idée du bleu comme espace mental se retrouve dans l’ensemble du stand. Installée en 2025 place de la Concorde, la foire réunit près de 50 galeries, dans un espace repensé pour la fluidité du parcours et la clarté du regard. C’est dans cette atmosphère d’équilibre entre modernité et mémoire que la galerie Smagghe s’inscrit avec naturel. Son approche curatoriale, soutenue par la commissaire et critique d’art Véronique Grangé-Spahis, s’accorde à la philosophie de la foire : un art moderne qui reste vivant dans ses prolongements contemporains.
Un soutien à la création
Véronique Smagghe revendique une fidélité : celle à la scène française d’après-guerre, aux artistes qui ont su inventer une autre manière de voir. Depuis 1990, elle défend des figures qui partagent une même tension entre matière et signe : Raymond Hains, Jacques Villeglé, François Dufrêne, mais aussi Pierrette Bloch, Arthur Aeschbacher, Noël Pasquier, Judith Wolfe. Ce sont des artistes du lien, du fragment, du souffle. Elle dit souvent qu’elle cherche la part de poésie dans la rigueur. Elle croit que l’art n’a pas à séduire, mais à faire écho. Ce qu’elle montre à Moderne Art Fair, c’est justement cela : une manière d’être au monde à travers la couleur. Le bleu devient ici langage commun, pont entre deux démarches qui ne s’étaient jamais rencontrées mais se répondent intuitivement.