L’Art Déco s’impose à Paris entre 1920 et 1939 comme un langage de synthèse : géométrie rigoureuse, volumes étagés, béton armé assumé, décor stylisé intégré à la structure. Dans le 17ᵉ arrondissement, quartier en pleine mutation durant l’entre-deux-guerres, il irrigue l’habitat collectif, les équipements et même l’architecture religieuse. Ce parcours montre comment les architectes adaptent le vocabulaire Art Déco aux contraintes urbaines.
12 étapes pour lire l’Art Déco in situ, de la plaine Monceau à la porte Champerret
1) 103, rue Nollet
Immeuble de rapport édifié au début des années 1930 par Henri Sauvage (1873-1932).
La façade présente un jeu de retraits et de terrasses en gradins, signature modernisée de l’architecte. Le béton armé et des parements lisses structurent une composition géométrique très maîtrisée. Les garde-corps métalliques adoptent des motifs linéaires sans surcharge ornementale. L’ensemble traduit la recherche d’hygiène, de lumière et de rationalité propre à l’Art déco parisien.
2) 18, boulevard Pereire
Immeuble collectif attribué à Jean Hillard (1884-1964), actif dans l’ouest parisien. Une façade en brique rouge rythmée par des travées verticales très marquées. Des balcons filants et encadrements de baies soulignent l’horizontalité du boulevard. Le décor reste discret : frises stylisées et ferronneries géométriques. Le bâtiment illustre l’intégration du style dans un axe haussmannien élargi.
3) 2, place Stuart-Merrill
L’immeuble s’inscrit dans la séquence urbaine dominée par la silhouette de l’Église Sainte-Odile. Édifié au milieu des années 1930 par Jacques Barge (1904-1979), également auteur de l’église voisine, il dialogue directement avec l’architecture religieuse par son vocabulaire formel. La façade développe une composition géométrique stricte : travées verticales marquées, baies alignées et angles nets. Le béton armé, laissé sobrement enduit, affirme la modernité constructive tandis que les garde-corps métalliques adoptent des motifs stylisés discrets. L’ensemble compose un front bâti cohérent, où l’Art déco se fait urbain, structurant et mesuré, sans emphase décorative.
4) Église Sainte-Odile
Œuvre majeure de Jacques Barge (1904-1979), construite entre 1935 et 1946. Son clocher culmine à 72 mètres, le plus haut de Paris, signal vertical exceptionnel dans Paris intra-muros. Des volumes massifs en béton, coupoles d’inspiration byzantine simplifiées. Les vitraux sont signés de François Décorchemont (1880-1971) aux compositions géométriques. Un manifeste rare de l’Art déco sacré, classé au titre des monuments historiques en 2001.
5) 1, rue Catulle-Mendès
Immeuble résidentiel conçu par Michel Roux-Spitz (1888-1957). Façade blanche, une composition très orthogonale, des baies en bandeaux. Absence de décor superflu, tout repose sur la proportion et la lumière. Des angles traités avec sobriété, accentuant la verticalité. Un exemple parfait de transition entre Art déco et modernisme rationaliste.
6) 10-42, boulevard Gouvion-Saint-Cyr
Ensemble homogène attribué à plusieurs architectes, dont Jean Walter (1883-1957). Répétition modulaire des travées, rythmée par des loggias en léger retrait. Usage affirmé du béton armé et de la brique en parement. Un décor réduit à des lignes gravées et ferronneries stylisées. Le front urbain continu est typique des opérations des années 1930.
7) 14, boulevard Gouvion-Saint-Cyr
Immeuble des années 1930 signé Charles Thomas (1875-1953). Alternance de briques et béton pour souligner les lignes horizontales. Balcons continus qui structurent la façade côté boulevard. Une entrée monumentalisée par un encadrement sobrement sculpté. Architecture de densité, adaptée à un axe majeur proche des fortifications.
8) 2, boulevard Pershing
Immeuble de grand boulevard réalisé par Urbain Cassan (1890-1979). La façade est rythmée par des pilastres plats et des bandeaux horizontaux. Composition symétrique, accentuée par une entrée centrale monumentale. Des matériaux robustes, traitement épuré des surfaces. Architecture de prestige en lisière des Ternes.
9) 2, place du Général-Koenig
Bâtiment d’angle attribué à Pol Abraham (1891-1966). Traitement arrondi de l’angle, caractéristique de l’Art déco tardif. Des baies regroupées en travées verticales continues. Effet de proue urbaine face aux axes convergents. Un repère architectural structurant la porte des Ternes.
10) Square du Vivarais
Ensemble résidentiel des années 1930, impliquant Robert Mallet-Stevens (1886-1945) dans le secteur élargi. Façades sobres, volumes clairs, géométrie rigoureuse. Balcons en saillie créant un jeu d’ombres finement calibré. Insertion harmonieuse autour d’un espace végétalisé. Illustration d’un Art déco domestique à échelle humaine
11) 2, place Champerret
Immeuble d’angle conçu par André Granet (1881-1974). Composition dynamique jouant sur la courbe et la verticalité. Façade en béton lissé, soulignée de moulures géométriques. Loggias intégrées dans le volume principal. Un marqueur fort de l’urbanisation Art déco autour de la porte Champerret.
12) 6, place de la Porte-Champerret
Immeuble collectif signé Louis-Hippolyte Boileau (1878-1948). Façade rythmée par des bandeaux horizontaux continus. Entrée traitée comme un portique simplifié. Ferronneries aux motifs en éventail stylisé. Exemple d’architecture de carrefour, pensée pour la visibilité.
On imagine volontiers le 17ᵉ arrondissement figé dans l’uniformité haussmannienne : pierre blonde, balcons filants, ordonnancement régulier. Ce parcours démontre l’inverse. Derrière cette image convenue se déploie une stratification architecturale beaucoup plus riche, où l’Art déco occupe une place structurante dans le paysage urbain de l’entre-deux-guerres.
Ici, l’Art déco ne se résume pas à un décor plaqué sur des façades traditionnelles. Il transforme la conception même de l’immeuble : retraits en gradins, angles arrondis, loggias creusées dans le volume, travées verticales affirmées. Le béton armé permet d’ouvrir les plans, d’agrandir les baies, d’introduire davantage de lumière naturelle. La façade devient l’expression directe de la structure. Des architectes comme Henri Sauvage, Jacques Barge ou Urbain Cassan exploitent ce terrain d’expérimentation. Ils testent de nouvelles manières d’habiter la ville, articulent monumentalité et fonctionnalité, composent avec les carrefours, les places et les axes élargis issus des anciennes fortifications. Chaque adresse révèle une réponse précise à une contrainte urbaine.
Le 17ᵉ apparaît ainsi comme un laboratoire discret de la modernité parisienne des années 1930. Un territoire où l’innovation constructive dialogue avec la continuité du tissu haussmannien, sans rupture brutale. Le quartier conserve son élégance classique tout en intégrant les signes d’une ville qui bascule vers le XXᵉ siècle.