Dessin de Rebecca Brueder d'après la photographie ancienne "Voyageurs Victoriens sur le Glacier de Chamonix"
Sept galeries nantaises s’associent pour créer “Le dimanche des Galeries” à Nantes, le 7 décembre 2025. Parmi elles, la galerie Robet Dantec qui représente Rebecca Brueder. L’artiste réécrit la mémoire des sols, des ruines d’Alep aux pierres respirantes de Roumanie. Portrait.
La pierre pour matrice
Née en 1993, elle est diplômée de l’Ecole Supérieure des Arts des Pyrénées à Tarbes (DNSEP) ainsi que de l’Ecole des Beaux Arts de Nîmes. Installée à Marseille, elle construit un vocabulaire visuel qui mêle observations géologiques, archives médiatiques et phénomènes naturels. Ses sculptures rejouent les tensions entre construction humaine et forces telluriques. La pierre devient témoin : trace d’un choc, matière hybride, fragment de paysage. Cette approche se prolonge dans des installations immersives comme En-dessous de Popigaï. Elle y transpose le cratère sibérien en couches de terre traversées d’éclats de verre, métaphore des impacts célestes et des bouleversements qu’ils provoquent. Cette sensibilité pour les matières prépare le terrain de ses dessins. L’autre versant de son travail : une attention extrême au détail et au temps long.
A la pointe du rotring
Le dessin occupe chez Rebecca Bruder une place centrale. Réalisé au rotring, il répond à un protocole immuable. Un seul gabarit de pointe, un dépôt de points successifs, aucun trait continu. Cette méthode impose une immersion totale dans l’image. Les volumes prennent forme par densification. Ce choix permet de traduire des phénomènes instables. Nuées ardentes, coulées de cendres, masses de neige en mouvement… La série consacrée aux éruptions volcaniques en témoigne. Son protocole révèle aussi une dimension plus intime lorsqu’elle aborde la permanence des corps en haute altitude.
Ci-git le dessin
Le cadavre figé d’un alpiniste surnommé “Green Boots” dessiné. L’artiste raconte : « Après m’être intéressée aux alpinistes qui gravissent le Mont Everest, j’ai été séduite par ces corps qui restent pour toujours, et qu’il est interdit de rapatrier.» En effet, certaines dépouilles restent intactes, préservées par le froid grâce à la paroi de roche qui leur sert de rempart contre les intempéries. Ici, gît le corps inconnu d’un alpiniste depuis près de 30 ans, certains l’identifient en tant que Tswang Paljor, alpiniste népalais, les autres l’appellent Green Boots à cause de ses chaussures de montagne vertes qu’il portera éternellement. Le pointillisme fait vibrer la roche et le corps d’une même texture, abolissant la frontière entre l’humain et le relief. Le dessin devient un espace de silence, dépouillé de pathos, où la montagne absorbe tout.
De la nuance avant toute chose
Le pointillisme crée des zones de respiration, des fragments suspendus, une temporalité élargie qui contraste avec la vitesse médiatique des images sources. L’artiste montre des paysages extrêmes sans chercher à les dramatiser. Elle les fait exister par la nuance, par la densité, et par l’effort patient du geste. Le spectateur doit se rapprocher pour saisir la matière, puis s’éloigner pour comprendre la composition. Cette alternance crée un mouvement comparable à une ascension : approche, recul, reprise. Brueder ne raconte pas simplement les phénomènes naturels ; elle propose une manière de les regarder. Ses dessins, comme ses sculptures, interrogent la façon dont les catastrophes, les métamorphoses et les chocs façonnent le monde. Ils donnent forme à une mémoire géologique où l’infiniment petit devient l’outil capable d’embrasser l’ampleur des paysages les plus vertigineux.