Home IDÉES TRIBUNE ORLAN au Louvre : “Je suis inconsolable”

ORLAN au Louvre : “Je suis inconsolable”

0
42
ORLAN au Louvre "Leçons d'artiste" : La responsabilité des artistes - Pierre angulaire de la résistance en temps de guerre et d’oppression (volet 3)

Le 30 septembre 2026, ORLAN a transformé l’Auditorium du Louvre à Paris en scène de résistance. De Goya à Picasso, de Marina Abramović aux Pussy Riots, l’artiste a traversé l’histoire de l’art pour interroger notre regard sur la guerre. Au terme de cette conférence-performance, elle a invité le public à danser un slow. Pour la plasticienne, le premier geste de résistance, face à la violence du monde, pourrait encore être de se tenir ensemble.

ORLAN au Louvre - Leçons d'artiste 3
ORLAN au Louvre – Leçons d’artiste 3

La musique de John Lennon résonne. Quelques mesures suffisent. « Imagine all the people… » Dans l’Auditorium du Louvre, la cultissime chanson prend une densité particulière. Cet hymne à la paix et à l’unité ouvre une soirée consacrée à la guerre. Puis ORLAN apparaît au pupitre. L’artiste porte une longue veste reproduisant ses propres expressions peintes. Son visage, ses mots et ses signes semblent déjà en mouvement. Elle occupe la scène. Le Louvre devient aussitôt son espace de pensée, et sa première question s’impose : comment l’art a-t-il regardé la guerre ?

Le corps après la bataille

Pendant longtemps, la peinture d’histoire a raconté la guerre du côté des vainqueurs. Chevaux cabrés, uniformes, généraux et batailles ordonnées dans la composition transformaient le conflit en spectacle, en gloire et en récit national. Puis le regard s’est déplacé. Avec Géricault, Vernet, puis Goya, il quitte progressivement le héros pour se poser sur le survivant, le blessé, le mort. Ainsi, dans Les Désastres de la guerre, Goya ne montre plus la grandeur d’une bataille, mais ce qui demeure lorsqu’elle est terminée : des corps mutilés, des civils exécutés et des visages confrontés à l’inhumain.

ORLAN déroule cette histoire jusqu’au Guernica de Picasso peint en 1937 après le bombardement de la ville basque par l’armée allemande et italienne. Il n’y a plus de récit héroïque ni de vainqueur, seulement des corps disloqués, une mère, un enfant, un cheval et une douleur devenue universelle. Dans cette évolution, l’artiste ne répond pas aux ordres du pouvoir. Il exprime son propre ressenti.

Les images aussi font la guerre

L’art peut dénoncer la guerre, mais il peut aussi la servir. Les régimes totalitaires l’ont compris. Ils ont utilisé les artistes, les affiches, les monuments, les livres et les images pour fabriquer des héros et réécrire le réel. Détruire l’art devient alors une manière de faire la guerre : brûler les livres, piller les musées, détruire les monuments et effacer les traces d’une culture.

L'artiste français JR a dévoilé en mars 2022 à Lviv, en Ukraine, une bâche géante de 45 mètres représentant Valeriia, une petite fille réfugiée de 5 ans.
L’artiste français JR a dévoilé en mars 2022 à Lviv, en Ukraine, une bâche géante de 45 mètres représentant Valeriia, une petite fille réfugiée de 5 ans.

Le conflit actuel en Ukraine en est une terrible illustration : les victimes se comptent par milliers. Cette tragédie se double d’une destruction volontaire du patrimoine, symbole d’une identité. Détruire une œuvre, c’est aussi vouloir décider de ce qui pourra être transmis aux générations futures. ORLAN esquisse pourtant sur la possibilité d’une réponse : transformer la violence en création.

Faire de la destruction une création

Ainsi, la plasticienne évoque les artistes qui récupèrent les fragments du réel pour les retourner contre les récits de propagande. Des livres brûlés deviennent des portraits de disparus. Des témoignages deviennent des œuvres. Des photographies, des objets et des archives entrent dans les créations contemporaines pour conserver ce que l’actualité risque d’engloutir.

« J’entends au loin la réponse des Cosaques. », Ukraine, le 1ᵉʳ septembre 2023, de Emeric Lhuisset.
« J’entends au loin la réponse des Cosaques. », Ukraine, le 1ᵉʳ septembre 2023, de Emeric Lhuisset.

C’est notamment le cas d’Emeric Lhuisset dont le film XXX démontre cette volonté de résistance artistique. Le réalisateur confronte les récits officiels aux paroles et aux images produites au cœur des conflits. Témoin privilégié, l’artiste enregistre, déplace, assemble et met en doute.

La performance pousse cette logique plus loin encore. Dans Balkan Baroque, Marina Abramović nettoie des os ensanglantés. Le geste est interminable. Il est impossible de rendre les os propres, impossible d’effacer la guerre. Dans Qui peut effacer les traces ?, Regina José Galindo marche les pieds couverts de sang. Le corps de l’artiste porte les stigmates de la violence : il la subit et la prolonge, traçant un chemin funeste que la mémoire publique est condamnée à suivre pas à pas.

ORLAN (2026)

Qui regarde la souffrance ?

La question devient alors vertigineuse. Que faisons-nous de la douleur des autres lorsque nous la transformons en image ? ORLAN convoque Susan Sontag et la militante américaine bell hooks pour interroger le regard parfois confortable du spectateur face à la souffrance.

Une victime peut devenir une photographie, une photographie peut devenir une œuvre, et une œuvre peut devenir un objet culturel. Dans cette chaîne, la douleur risque de devenir esthétique. Qui parle ? Qui regarde ? Qui est regardé ? Qui possède le pouvoir de raconter ? Ces questions traversent la conférence comme elles traversent le travail d’ORLAN, qui place depuis toujours le corps au centre de sa pratique pour interroger les normes, le pouvoir et les représentations.

À qui appartient la guerre ?

ORLAN déplace la réflexion vers la masculinité. Pourquoi la guerre est-elle si souvent représentée à travers la force, la conquête, le pouvoir et le corps armé ? La peintre américaine Nancy Spero et Niki de Saint Phalle ont retourné les signes de la violence masculine pour en faire des instruments de critique. « L’Origine de la guerre » d’ORLAN, réinterprétation masculine de L’Origine du monde de Courbet, pousse cette réflexion jusqu’à l’ironie. Gros plan.

En 2026, dans la série Nous sommes inconsolables, ORLAN mêle peinture, performance et IA générative. Véritable memento mori politique et sociétal : un constat lucide et désolé des dérives de notre époque. Un cri de colère face à la régression du monde. Le sentiment d’amertume et de lutte inachevée. La technologie devient une matière supplémentaire, au même titre que le corps, la photographie ou la peinture. Une nouvelle bataille se joue là aussi : celle des imaginaires.

Puis, enfin, danser un slow

La soirée aurait pu s’achever sur une dernière image de guerre ou une dernière citation, celle de Nietzsche notamment que l’artiste aime à rappeler : “Nous avons l’art pour ne pas mourrir de la vérité”. Mais la plasticienne a choisi une autre issue : elle invite le public à venir sur scène pour danser un slow. Après Goya, Guernica, les os de Marina Abramović, le sang de Regina José Galindo et les corps mutilés, elle propose de danser. John Lennon revient en filigrane. Imagine. Ce soir, au Louvre, après avoir parlé de la guerre, ORLAN propose de danser comme ode à l’avenir. John Lennon résonne à nouveau. La salle se lève. Les corps se rapprochent au lieu de s’affronter. Une main cherche une autre main. La plus belle réplique à la guerre, ce soir-là au Louvre, fut un pas de danse.

> Le site de l’artiste ORLAN