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ORLAN au Louvre : « Je suis inconsolable »

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ORLAN au Louvre "Leçons d'artiste" : La responsabilité des artistes Pierre angulaire de la résistance en temps de guerre et d’oppression (volet 3)

Le 30 septembre 2026, ORLAN a transformé l’Auditorium du Louvre en scène de résistance. De Goya à Picasso, de Marina Abramović aux Pussy Riots, l’artiste a traversé l’histoire de l’art pour interroger notre regard sur la guerre. Au terme de cette conférence-performance, elle a invité le public à danser un slow. Au Louvre, face à la violence du monde, le premier geste de résistance pourrait encore être de se tenir ensemble.

ORLAN au Louvre - Leçons d'artiste 3
ORLAN au Louvre – Leçons d’artiste 3

John Lennon chante Imagine. Quelques mesures suffisent. « Imagine all the people… » Dans l’Auditorium du Louvre, la chanson prend une densité particulière. L’hymne de paix ouvre une soirée consacrée à la guerre. Puis ORLAN apparaît au pupitre. Elle porte une longue veste couverte de ses propres expressions peintes. Son visage, ses mots et ses signes semblent déjà en mouvement. Elle occupe la scène. Le Louvre devient son espace de pensée, et sa première question s’impose : comment l’art a-t-il regardé la guerre ?

Le corps après la bataille

Pendant longtemps, la peinture d’histoire a raconté la guerre du côté des vainqueurs. Chevaux cabrés, uniformes, généraux et batailles ordonnées dans la composition transformaient le conflit en spectacle, en gloire et en récit national. Puis le regard s’est déplacé. Avec Géricault, Vernet, puis Goya, il quitte progressivement le héros pour se poser sur le blessé, le survivant, le mort et le corps abandonné. Dans Les Désastres de la guerre, Goya ne montre plus la grandeur d’une bataille, mais ce qui demeure lorsqu’elle est terminée : des corps mutilés, des civils exécutés et des visages confrontés à l’inhumain.

ORLAN déroule cette histoire jusqu’à Picasso et à Guernica, peint en 1937 après le bombardement de la ville basque. Il n’y a plus de récit héroïque ni de vainqueur, seulement des corps disloqués, une mère, un enfant, un cheval et une douleur devenue universelle. Dans cette évolution, l’artiste ne répond pas aux ordres du pouvoir. Il parle depuis son propre regard.

Les images aussi font la guerre

L’art peut dénoncer la guerre, mais il peut aussi la servir. Les régimes totalitaires l’ont compris. Ils ont utilisé les artistes, les affiches, les monuments, les livres et les images pour fabriquer des héros, désigner des ennemis et réécrire le réel. Détruire l’art devient alors une manière de faire la guerre : brûler les livres, piller les musées, détruire les monuments et effacer les traces d’une culture.

L'artiste français JR a dévoilé en mars 2022 à Lviv, en Ukraine, une bâche géante de 45 mètres représentant Valeriia, une petite fille réfugiée de 5 ans.
L’artiste français JR a dévoilé en mars 2022 à Lviv, en Ukraine, une bâche géante de 45 mètres représentant Valeriia, une petite fille réfugiée de 5 ans.

En Ukraine, la destruction du patrimoine rappelle brutalement cette dimension du conflit. Le patrimoine contient une mémoire, une langue, des récits et une identité. Détruire une œuvre, c’est aussi tenter de décider de ce qui pourra être transmis. ORLAN insiste pourtant sur la possibilité d’une réponse : transformer la violence en création.

Faire de la destruction une création

ORLAN évoque les artistes qui récupèrent les fragments du réel pour les retourner contre les récits de propagande. Des livres brûlés deviennent des portraits de disparus. Des témoignages deviennent des œuvres. Des photographies, des objets et des archives entrent dans les créations contemporaines pour conserver ce que l’actualité risque d’engloutir.

« J’entends au loin la réponse des Cosaques. », Ukraine, le 1ᵉʳ septembre 2023, de Emeric Lhuisset.
« J’entends au loin la réponse des Cosaques. », Ukraine, le 1ᵉʳ septembre 2023, de Emeric Lhuisset.

ORLAN montre ensuite le travail d’Emeric Lhuisset à travers un film. Lhuisset confronte les récits officiels aux paroles et aux images produites au cœur des conflits. Témoin privilégié, l’artiste enregistre. Il déplace, assemble et met en doute.

La performance pousse cette logique plus loin encore. Dans Balkan Baroque, Marina Abramović nettoie des os ensanglantés. Le geste est interminable. Il est impossible de rendre les os propres, impossible d’effacer la guerre. Dans Qui peut effacer les traces ?, Regina José Galindo marche les pieds couverts de sang. Le corps de l’artiste porte les stigmates de la violence : il la porte.

ORLAN (2026)

Qui regarde la souffrance ?

La question devient alors vertigineuse. Que faisons-nous de la douleur des autres lorsque nous la transformons en image ? ORLAN convoque Susan Sontag et la militante américaine bell hooks pour interroger le regard parfois confortable du spectateur face à la souffrance.

Une victime peut devenir une photographie, une photographie peut devenir une œuvre, et une œuvre peut devenir un objet culturel. Dans cette chaîne, la douleur risque de devenir esthétique. Qui parle ? Qui regarde ? Qui est regardé ? Qui possède le pouvoir de raconter ? Ces questions traversent la conférence comme elles traversent le travail d’ORLAN, qui place depuis toujours le corps au centre de sa pratique pour interroger les normes, le pouvoir et les représentations.

À qui appartient la guerre ?

ORLAN déplace la réflexion vers la masculinité. Pourquoi la guerre est-elle si souvent représentée à travers la force, la conquête, le pouvoir et le corps armé ? La peintre américaine Nancy Spero et Niki de Saint Phalle ont retourné les signes de la violence masculine pour en faire des instruments de critique. « L’Origine de la guerre » d’ORLAN, réinterprétation masculine de L’Origine du monde de Courbet, pousse cette réflexion jusqu’à l’ironie. Gros plan.

En 2026, dans la série Nous sommes inconsolables, ORLAN mêle peinture, performance et IA générative. La technologie devient une matière supplémentaire, au même titre que le corps, la photographie ou la peinture. Une nouvelle bataille se joue là aussi : celle des imaginaires.

Et puis, la fin, danser un slow

La soirée aurait pu s’achever sur une dernière citation, celle de Nietzsche, « Nous avons l’art pour ne pas mourrir de la vérité » ou une dernière image de guerre. Elle s’achève autrement. Les applaudissements montent dans l’auditorium. ORLAN sourit, puis invite le public à venir sur scène pour danser un slow. Après Goya, Guernica, les os de Marina Abramović, le sang de Regina José Galindo, les corps mutilés, les livres brûlés et les villes détruites, elle propose de danser. John Lennon revient en filigrane. Imagine. Ce soir, au Louvre, après avoir parlé de la guerre, ORLAN propose simplement de danser. Et la salle se lève. Deux corps se rapprochent au lieu de s’affronter. Une main cherche une autre main. Se donnant la paix.

> Le site de l’artiste ORLAN