Accueil RÉJOUISSANCES EXPOSITIONS Soulages, au Musée du Luxembourg

Soulages, au Musée du Luxembourg

0
948

Il y a dans les salles du Musée du Luxembourg à Paris une clarté particulière. Sur les murs blancs, les brous de noix de Pierre Soulages semblent respirer à leur propre rythme. Chacune des 130 feuilles exposées impose sa présence dans un souffle calme. C’est là que réside la justesse du choix d’Alfred Pacquement, commissaire de l’exposition Soulages, une autre lumière. Jusqu’au 11 janvier 2026.

Le brou de noix

Pour Pierre Soulages, le papier est une surface d’éveil. Alfred Pacquement, commissaire de l’exposition, le rappelle avec précision : « L’œuvre sur papier a été moins souvent montrée que les peintures sur toile. » Alfred Pacquement connaît Soulages de longue date. En 2009, il avait déjà conçu la grande rétrospective du Centre Pompidou. Son retour à ce corpus intime, au Musée du Luxembourg, a valeur de continuité et d’hommage. Directeur honoraire du Musée national d’art moderne, Alfred Pacquement n’aborde pas Soulages en conservateur distant, mais en compagnon de route. Il privilégie la clarté et le dépouillement : des cimaises sobres, une scénographie fluide pensée avec Véronique Dollfus.

La modestie du papier

Chronologique mais aéré, le parcours s’étend des premiers fusains de 1946 aux dernières œuvres sur papier de 2004. Chaque salle révèle un moment d’inflexion dans le rapport de Soulages à la matière. Le geste rageur de l’après-guerre, la tension abstraite des années 1950, la verticalité ample des années 1970, puis l’épure quasi méditative des dernières encres. Pacquement assume un parti pris : celui d’un dialogue entre les époques. Les papiers s’éclairent mutuellement. Le visiteur circule d’une décennie à l’autre comme on suit une respiration. Sous son commissariat, la notion de hiérarchie s’efface. Pierre Soulages refusait de distinguer toile, papier ou bronze. « Chaque matériau m’impose sa logique propre. » Pacquement prend cette affirmation de l’artiste au pied de la lettre. On comprend alors que le peintre ne « dessinait » pas sur papier : il y peignait, à part entière.

L’exposition s’ouvre sur les années 1940, quand Pierre Soulages, jeune homme revenu de la guerre, s’installe à Courbevoie puis à Montparnasse. Ses premiers papiers, au fusain, témoignent d’une énergie brute. Des signes inscrits dans l’espace plus que des formes dessinées. Très vite, le brou de noix s’impose comme une évidence. La transparence et l’opacité s’y affrontent. L’eau dilue la densité du pigment. Le pinceau est parfois remplacé par des brosses de peintre en bâtiment. Soulages y découvre ce qu’il nommera plus tard « le battement des formes dans l’espace ». Alfred Pacquement choisit d’exposer des œuvres de fondation. L’artiste est encore proche des surréalistes, exposé par hasard aux côtés d’Hartung ou Domela en Allemagne en 1948.

Une présence active

La blancheur du papier devient le lieu d’un dialogue constant avec les zones sombres. Pacquement souligne cette tension : « Chez Soulages, le blanc n’est pas vide : il est silence, espace de résonance. » Dans la scénographie, les œuvres respirent. Les marges, laissées visibles, font vibrer la matière ; le spectateur est invité à circuler dans l’intervalle, à sentir l’air entre les formes. « J’aime l’autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité. Son puissant pouvoir de contraste donne une présence intense à toutes les couleurs », déclare Pierre Soulages.

L’autorité du noir

Alfred Pacquement montre que l’artiste a toujours cherché dans le papier un espace plus fragile, plus poreux, où la lumière se faufile autrement. En effet, dans les années 1950, les gouaches et encres sur papier s’éloignent du brou de noix ; elles s’ouvrent à des rythmes plus amples. L’eau devient matière, le geste se fait plus aérien. Certaines œuvres de 1954 ou 1957, marouflées sur toile, révèlent une densité qu’on associerait volontiers à la gravure. L’écrivain Michel Ragon, qui fut l’un des premiers à écrire sur Soulages, notait dès 1962 : « Nous disons peintures sur papier, car il ne s’agit pas de dessins. » La formule, reprise dans l’exposition, trouve ici tout son sens.

L’humanisation du monde

À la fin du parcours, les œuvres des années 1990 et 2000 frappent par leur silence. Soulages a alors 85 ans, mais son geste reste d’une rigueur absolue. Sur papier, il revient au brou de noix comme un adieu à la source. Les grandes feuilles horizontales de 1999 ou 2003 laissent apparaître des bandes brunes traversées de lumière. L’encre, arrachée ou déposée par empreinte, crée des zones d’ombre instables. Soulages est mort en 2022, à l’âge de 102 ans. L’hommage du Louvre, puis celui du Musée du Luxembourg, prennent valeur de célébration. Face à ces papiers, on comprend qu’il ne s’agissait pas d’un programme mais d’un état d’être. L’exposition en donne ici la preuve sensible : une humanisation silencieuse, patiente, où chaque trait ouvre un espace de résonance entre l’ombre et la lumière.