Le théoricien Donatien Grau publie un ouvrage intitulé « Musées vivants » paru en avril aux éditions Belles Lettres. Ce livre de 416 pages propose une plongée dans les coulisses des plus grandes institutions mondiales. À travers une série d’entretiens, l’auteur interroge les figures qui ont façonné le paysage muséal contemporain. De Paris à New York, les responsables de musées se livrent sans fard sur la genèse de leurs projets monumentaux. Cette enquête lève le voile sur l’envers du décor de ces temples de l’art. Elle offre un témoignage historique pour comprendre la complexité de ce milieu.
Entre ambitions politiques et passions pures
Le livre met en lumière la diversité des profils à la tête de ces institutions. Certains dirigeants affichent une ambition carriériste évidente, où le musée devient un instrument de pouvoir et de rayonnement personnel. Les jeux d’influences et les pressions politiques s’invitent régulièrement au cœur des processus de création. Heureusement, la passion pure reste un moteur puissant pour de nombreux conservateurs. Sir Timothy Clifford, directeur du National Galleries of Scotland confie ainsi s’être découvert très tôt un « amour pour les musées » après avoir créé le sien à l’âge de huit ans (p. 95). Pour d’autres, à l’instar de Michel Laclotte, la vocation est née d’un contexte historique, celui de la reconstruction d’après-guerre où « certains musées avaient été détruits ou très endommagés » (p. 65). L’homme a dirigé l’équipe de préfiguration du musée d’Orsay jusqu’à son ouverture en 1986, et a été directeur puis président du musée du Louvre (1987-1994) où il mena les travaux de transformation du Grand Louvre. Ce choc des visions offre un contraste saisissant et réaliste sur la gestion de la culture.
Le choix d’une fresque historique assumée
L’ouvrage fait le choix délibéré de se concentrer sur l’histoire de la création de ces institutions. L’auteur assume un style dense, riche en références et en anecdotes biographiques. Les pages accumulent ainsi les citations de ministres, de mécènes et d’artistes célèbres. À titre d’exemple, Alan Bowness, le directeur de la Tate Gallery entre 1980 et 1988, égraine dès ses débuts ses amitiés avec le romancier Stephen Spender ou le poète Thom Gunn (p. 63). De son côté, l’homme clé des musées berlinois Peter-Klaus Schuster multiplie les références marquantes à Karl Ströher, Erwin Panofsky ou Werner Hofmann (p. 183). Si cette avalanche de noms prestigieux exige une lecture attentive, elle reflète fidèlement les réseaux d’influences de l’époque.
Un entre-soi masculin à regretter
L’analyse de cette grande fresque historique révèle cependant un déséquilibre flagrant qui constitue le seul véritable regret de l’ouvrage. Les femmes sont les grandes absentes de ce panorama. Une seule directrice, Irina Antonova, trouve sa place au milieu d’une écrasante majorité d’hommes. Elle y évoque son parcours sous la Russie soviétique, rappelant qu’à ses débuts, « il n’y avait pas, au début, l’art plastique » (p. 165) dans son horizon professionnel. Ce manque de parité est regrettable pour un ouvrage de cette envergure. Le monde des musées s’est pourtant construit grâce à de nombreuses pionnières brillantes. Ce choix éditorial renforce l’image d’un milieu feutré, longtemps resté le bastion exclusif d’un entre-soi masculin.