C’est une obsession occidentale que de vouloir dresser à tout prix une frontière étanche entre l’humain et le reste du vivant. Pendant des siècles, nous avons relégué le « sauvage » aux confins des forêts, dans des réserves ou des zoos, comme s’il fallait tenir à distance ce qui nous dérange le plus : notre propre animalité. Pourtant, la science le confirme chaque jour davantage : nous sommes traversés par les mêmes forces que toutes les autres espèces. La peur, le désir, la faim, l’attachement ou encore l’instinct de survie nous sont communs. N’en déplaise aux mécanistes, discontinuistes et autres anthropocentristes, pour qui le « propre de l’humain » nous placerait au sommet de l’arbre du vivant, à l’abri de toute contamination animale.
Par Aude Seyssel
Cet été, nous vous proposons de revenir vers quelques classiques contemporains qui réfutent avec force cette vision du monde. Leurs autrices et auteurs explorent cette frontière mouvante entre l’humain et les autres animaux, jusqu’à parfois la faire disparaître. De la taïga sibérienne aux forêts anglaises, ces récits, tous ancrés dans des expériences vécues, racontent des rencontres qui font vaciller les certitudes. Des tête-à-tête avec nos sensibles semblables. Pour ce premier volet, nous avons choisi trois œuvres qui explorent la voie de la fusion. Leur point commun est de déplacer la question. Il ne s’agit plus de savoir ce que les animaux ont d’humain, mais ce que les humains ont à apprendre en acceptant les animaux tels qu’ils sont.
“M pour Mabel” de Helen Macdonald (10/18)
Lorsque son père meurt brutalement, Helen Macdonald, historienne britannique des sciences et l’une des rares femmes fauconnières, prend une décision insensée pour ne pas sombrer : acquérir un autour, l’un des rapaces les plus massifs, agressifs et farouches qui soient. « Le Graal obscur des ornithologues », écrit-elle. Elle le baptise Mabel.
Commence alors une aventure où la confrontation avec cet oiseau de proie aux yeux étincelants et aux serres acérées devient une manière de contenir un chagrin qui menace de rompre toutes les digues. « C’est un tour de magie. Un reptile. Un ange déchu. Un griffon échappé des pages d’un bestiaire enluminé. Quelque chose qui étincelle à distance comme de l’or tombé dans l’eau. »
Éduquer un autour relève presque de l’interdit, tant l’entreprise est réputée insurmontable, y compris parmi les fauconniers les plus expérimentés qui regardent d’un œil dédaigneux une femme tenter l’aventure. Helen Macdonald n’en a cure. Elle prend même le contre-pied des enseignements de T. H. White, l’auteur de L’Épée dans la pierre, qui inspira Merlin l’Enchanteur de Disney, mais aussi du fascinant L’Autour, récit de son propre échec face à cet oiseau.
Pour gagner la confiance de Mabel, Macdonald doit désapprendre son propre rythme. Suspendre ses réflexes humains. Apprivoiser le silence. Consentir à des heures d’immobilité. Peu à peu, elle apprend à lire le monde dans une tension de muscles, un frémissement de plume, une variation de lumière. Elle se laisse absorber par la logique implacable de la jeune rapace. « C’était l’autour qui s’était emparé de moi. Pas l’inverse. »
Livre sur le deuil, M comme Mabel est surtout un immense exercice de décentrement. Helen Macdonald ne prête jamais à Mabel des intentions humaines ; elle fait l’inverse. C’est elle qui tente de rejoindre la perception du rapace, selon ses lignes de force, sa vigilance permanente, sa violence nue. Le chagrin se dissout peu à peu par une attention absolue au vivant.
“Le perroquet qui m’aimait” de Joanna Burger (Éditions Plein Jour)
Lorsque Joanna Burger accueille Tiko, un amazone à lores rouges originaire du Costa Rica, elle croit connaître les oiseaux. Après tout, elle est professeure de biologie à l’université Rutgers (États-Unis) et spécialiste reconnue du comportement animal. Pourquoi ne pas adopter ce perroquet qui a pris en grippe ses propriétaires, deux sœurs retraitées lui ayant appris… le yiddish ?
Mais aucune étude scientifique ne l’avait préparée à partager son quotidien avec une créature aussi brillante, possessive, drôle et imprévisible. Très vite, Tiko cesse d’être un simple sujet d’observation : il devient un membre à part entière de la famille, avec ses préférences, ses colères, ses ruses et son irrésistible sens de la facétie comme de dévaler la rampe de l’escalier en toboggan. Les habitudes de chacun s’en trouvent profondément bouleversées.
Tiko surveille la maison comme le véritable maître des lieux, réclame sa place à table et le respect des horaires, accueille certains invités avec enthousiasme et en congédie d’autres. « Rien ne se compare à la possession d’un perroquet. Vous ne pourrez jamais en faire un animal de compagnie. Ce serait même plutôt le contraire », sourit l’autrice.
Puis survient l’inattendu : Tiko tombe amoureux.
« Au bout de cinq ans de relations soutenues, Tiko m’a soudain fait la cour », raconte Joanna Burger. Chaque printemps, il la considère désormais comme sa compagne et voue une jalousie féroce à son mari. Il construit des nids en éventrant les coussins du salon, défonce le canapé ou s’installe sous les armoires. Quant aux piqués qu’il réserve à son rival, ils sont restés dans les annales familiales. Il faut dire que les perroquets forment des couples fidèles qui durent toute une vie.
Joanna Burger laisse faire… et observe. Consciente de la chance unique qui lui est offerte, elle transforme cette cohabitation en un laboratoire du quotidien. Car les amazones à lores rouges sont si discrets dans leur milieu naturel que leur comportement demeure difficile à étudier. « Personne, après avoir vécu avec un perroquet, ne dira qu’ils n’ont pas d’émotions, de pensées similaires aux nôtres », écrit-elle, en prenant soin de ne jamais tomber dans l’anthropomorphisme.
C’est là toute la force du livre. La rigueur scientifique de Joanna Burger n’étouffe jamais l’émotion. Plus elle s’efforce de comprendre Tiko dans ce qu’il a d’irréductiblement perroquet, plus leur relation devient profonde. Loin de projeter de l’humain sur l’animal, elle accepte d’être déplacée par une intelligence, une sensibilité et des codes qui ne sont pas les siens.
On referme Le perroquet qui m’aimait avec le sourire, mais aussi avec une conviction troublante : l’amitié entre deux espèces ne naît pas de leur ressemblance. Elle exige de reconnaître leurs différences et de s’en émerveiller.
“Dans la peau d’une bête” de Charles Foster (Éditions JC Lattès)
Creuser son terrier. Manger des vers de terre. Renifler les arbres. Flotter de nuit dans une rivière glacée en compagnie des loutres. Voilà l’extraordinaire expérience à laquelle s’est livré pendant des semaines le Britannique Charles Foster. « Je veux savoir quel effet ça fait d’être un animal sauvage », annonce-t-il d’emblée. De quoi appeler d’urgence un psychiatre ? Tout au contraire. Vétérinaire, juriste et professeur à Oxford, il a choisi d’expérimenter, dans son propre corps, l’altérité des êtres. Parfois au risque de sa santé.
Ce spécialiste de la physiologie prend un jour une décision radicale : observer les animaux à hauteur d’homme ne lui suffit plus. Pour espérer comprendre un blaireau gallois, un renard londonien, un cerf écossais, une loutre de l’Exmoor ou un martinet d’Oxford, il faut quitter son confortable cottage, se mettre « dans le plus simple appareil » et adopter, autant que possible, leur manière d’habiter le monde. Alors, après avoir dévoré toutes les études scientifiques consacrées à chacune de ces espèces, Charles Foster rampe, creuse, grelotte, se couvre de boue, tente d’attraper des poissons avec les dents et passe des heures immobile à attendre que ces autres vivants acceptent enfin de l’ignorer. Pour communiquer avec les blaireaux, il urine sur les arbres. Pour vivre en loutre, il dérive de longues heures dans une eau glaciale. Pour suivre les renards, il rampe le long des sentiers, saute sur des proies imaginaires « me retrouvant souvent le nez dans les crottes de campagnols ». Quant aux vers de terre qu’il dévore pour se nourrir, il en vient à distinguer les saveurs selon leur « terroir » d’origine.
Tout cela est complètement fou. Et pourtant, jamais on ne doute du sérieux de la démarche. Charles Foster possède cet humour tout britannique qui consiste à raconter les situations les plus absurdes avec un flegme imperturbable. Il est souvent transi, couvert de boue, ridicule même dans sa nudité, mais toujours animé par une question profondément scientifique : que nous apprend notre propre corps lorsqu’il cesse d’être le centre du monde ?
Car ce que cherche Charles Foster n’est pas à « devenir » un animal, illusion qu’il sait aussi naïve que prétentieuse. Il veut seulement éprouver ce que notre corps d’humain ignore. Nous vivons dans un univers dominé par la vue ; le blaireau habite un monde d’odeurs, la loutre un monde de courants, le cerf un monde de frémissements. Chaque espèce découpe une réalité différente. La nôtre n’est ni plus juste ni plus complète : simplement celle à laquelle nous sommes condamnés.
À rebours des récits qui humanisent les animaux, Dans la peau d’une bête prend au sérieux leur irréductible étrangeté. Charles Foster ne leur prête ni sagesse cachée, ni innocence, ni morale supérieure. Il accepte au contraire que leur monde lui échappe en grande partie. C’est précisément cet échec qui rend son livre si réjouissant. À force d’essayer d’être un peu blaireau, un peu loutre ou un peu renard, il découvre surtout combien il est difficile d’être autre chose qu’un humain. Les animaux ne sont pas des humains auxquels il manquerait la parole. Ils habitent d’autres mondes sensoriels à jamais inaccessibles.