Un regard saturé d’images peut-il encore voir juste ? Avec Le syndrome de Kyoto, paru en mars 2026 aux éditions Gallimard (collection Sygne), Nicolas de Crécy signe un roman singulier, à la croisée des arts et des perceptions. Connu pour ses explorations graphiques, notamment autour du Louvre, l’auteur délaisse ici la bande dessinée pour une fable littéraire où s’entrelacent peinture, écriture et trouble du regard.
Quelle est cette maladie qui lui empoisonne l’existence ?
Utrillo, Bonnard, Basquiat, Kiefer… Tous défilent dans une procession mentale saturée. Ce sont autant de visions superposées par-delà les siècles et les styles, envahissantes, jusqu’à la nausée. Tous ont pris possession du cerveau d’Alexandre Vollin-Delbar, un artiste en perdition, en proie « aux excroissances envahissantes de (sa) mémoire ». Résultat : le regard que le protagoniste du Syndrome de Kyoto porte sur le monde qui l’entoure est devenu, au fil des années, une expérience perceptive troublante. Une vision à la frontière du vertige esthétique et de la désagrégation mentale. Au point que l’artiste a fini par donner un nom et qu’aucun médecin ne prend en considération : la HMA (Hypertrophie de la Mémoire de l’Art). De quoi perdre sa propre inspiration en route et déambuler dans le labyrinthe saturé d’images de la création.
Nicolas de Crécy, « Concrétions Roses », 3,(2024) – galerie Huberty & Breyne
Alexandre Vollin-Delbar, dessinateur au parcours chaotique
Tel est le point de départ de ce roman de Nicolas de Crécy, artiste lui-même, auteur multi-récompensé de bande dessinée et amoureux du Japon. Son personnage espère mettre fin à sa dérive intérieure en acceptant une résidence de six mois à Kyoto. Il compte retrouver ainsi un certain calme mental. Et effacer l’imposture originelle de son œuvre. En effet, son premier galeriste l’a fait passer pour un génie américain du street art en exposant ses « restes de palettes », des brouillons criards qu’il destinait à la poubelle. Mais à peine arrivé au Japon, Alexandre s’aperçoit de l’imposture : sa venue tient, elle aussi, du malentendu. La directrice du centre d’art (inspiré de la célèbre Villa Kujoyama où Crécy fut lui-même résident en 2008) l’a confondu avec un autre. Dès lors, le cadre réaliste de Kyoto devient une surface de projection, un théâtre mental. La fiction se nourrit d’estampes, de souvenirs, d’histoire de l’art et de fantasmes dans lequel déambule et se perd l’artiste, en proie au délire.
Nicolas de Crécy peint l’inspiration en crise
Si ce thème n’est pas nouveau, elle y apparaît comme une forme de contamination. Chaque image en appelle une autre, chaque référence en masque une autre, jusqu’au malaise. Qui regarde ? Qui crée ? Que voit-on ? Et surtout : comment produire un geste singulier lorsque le cerveau est saturé de citations visuelles ? Cette mise en doute constante du regard évoque, bien sûr, une forme contemporaine du syndrome de Stendhal. Mais là où Stendhal décrivait une sidération face à la beauté, Nicolas de Crécy en propose une version dégradée, presque toxique. Il s’agit ici d’une surcharge et l’émotion esthétique devient un flux continu, indistinct, qui finit par dissoudre toute hiérarchie. Si le cerveau d’Alexandre Vollin-Delbar s’apparente à un musée, l’artiste en est encombré, incapable de faire le tri, happé par le labyrinthe. Une telle vision entre en résonance avec certaines critiques contemporaines de la culture visuelle, où l’image devient proliférante, où la réalité virtuelle proposée au grand public l’emporte sur les œuvres elles-mêmes, où les créations virtuelles deviennent parts de marché. Nicolas de Crécy s’interroge aussi sur une forme d’épuisement du monde de l’art mais aussi du regard : voir trop, c’est peut-être ne plus voir du tout, jusqu’à la dissolution finale.
Le récit oscille entre une déambulation onirique et la satire acide
Le paysage de Kyoto, avec ses temples millénaires et ses fantômes de papier, sert de miroir déformant. La quête de rédemption d’Alexandre devient une lutte pour l’oubli, pour la simplicité d’un trait débarrassé des fantômes des maîtres. En fin de compte, Nicolas de Crécy souligne l’urgence de retrouver un regard pur, un « point zéro » de la vision. C’est une réflexion profonde sur la survie de la singularité à l’ère de la reproduction et de l’épuisement des formes.
Aude Seyssel
Caractéristiques
Date de parution : 19/03/2026
Editeur : Gallimard Collection Sygne
Nombre de pages : 208
Près de 60 oeuvres à découvrir dans la ville de Nantes et plusieurs expositions jusqu’au 27 septembre. Le Voyage à Nantes s’est enrichit en 2020 de 22 oeuvres pérennes à découvrir le long de la ligne verte. Martine Fiepel et Jean Béchameil, Stéphane Thidet et Nathalie Talec figurent parmi les étapes incontournables d’un parcours foisonnant.
Martine Fiepel et Jean Béchameil, Les Brutalistes
Des fours à pain en céramique et en béton surgissent de la place Clémence Lefeuvre à Nantes, ils font face à un immeuble de bureaux : Martine Fiepel et Jean Béchameil ont réalisé-là une oeuvre en résonance avec l’architecture et l’école de gastronomie Vatel située juste en face. Les deux sculptures ont vocation à réunir les habitants autour de la pratique de la cuisine. Les pièces s’imbriquent comme dans un jeu de Lego. Le travail du duo dévoile son humour et sa dénonciation de l’excès d’automatisation à la HAB Galerie, au hangar à bananes, jusqu’au 1er novembre.
Stéphane Thidet derrière « Rideau »
Spectaculaire, audacieuse, poétique… La chute d’eau de Stéphane Thidet par dessus la façade du théâtre Graslin est la pièce maîtresse de cette 30e édition. Elle s’intitule « Rideau »… Un lever de rideau qui vise à magnifier l’architecture cachée derrière. Il faut dire que l’artiste ne fait jamais rien en petit. En 2018, il avait détourné la Seine faisant circuler le flux de l’eau dans la Conciergerie.
Lancé en 1990 sur les friches des chantiers navals de l’île de Nantes avec le festival des Allumées, le mouvement se poursuit de façon remarquable avec les deux sculptures de Nathalie Talec sur l’ïle de Nantes. Deux jeunes filles, l’une porte un casque de réalité augmenté, l’autre écoute ses morceaux de musique préférés. Des ados plongés dans des mondes qui échappent. Une façon d’évoquer l’imaginaire à la manière d’une exploratrice, un domaine dans lequel l’artiste s’est illustrée.