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vendredi 17 avril 2026
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[Éd. Gallimard] « Le syndrome de Kyoto » de Nicolas de Crécy

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Un regard saturé d’images peut-il encore voir juste ? Avec Le syndrome de Kyoto, paru en mars 2026 aux éditions Gallimard (collection Sygne), Nicolas de Crécy signe un roman singulier, à la croisée des arts et des perceptions. Connu pour ses explorations graphiques, notamment autour du Louvre, l’auteur délaisse ici la bande dessinée pour une fable littéraire où s’entrelacent peinture, écriture et trouble du regard.

Wayne Thiebaud, Robert Smithson, Utrillo, Bonnard, Basquiat, Kiefer… Tous défilent dans une procession mentale saturée, comme autant de visions superposées par delà les siècles et les styles, envahissantes, obsédantes jusqu’à la nausée, presque fiévreuses. Tous ont pris possession du cerveau d’Alexandre Vollin-Delbar, un artiste en perdition, en proie « aux excroissances envahissantes de (sa) mémoire ». Résultat : le regard que le protagoniste du Syndrome de Kyoto porte sur le monde qui l’entoure est devenu, au fil des années, une expérience perceptive troublante, à la frontière du vertige esthétique et de la désagrégation mentale. Au point que l’artiste a fini par donner un nom à cette « maladie qui lui empoisonne l’existence » et qu’aucun médecin ne prend en considération : la HMA (Hypertrophie de la Mémoire de l’Art). De quoi perdre sa propre inspiration en route et déambuler dans le labyrinthe saturé d’images de la création.

Nicolas de Crécy, « Concrétions Roses », 3,(2024) – galerie Huberty & Breyne

Tel est le point de départ de ce roman de Nicolas de Crécy, artiste lui-même, auteur multi-récompensé de bande dessinées et amoureux du Japon. Son personnage, Alexandre Vollin-Delbar, dessinateur au parcours chaotique, espère mettre fin à sa dérive intérieure en acceptant une résidence de six mois à Kyoto. Il compte retrouver ainsi un certain calme mental. Et effacer l’imposture originelle de son œuvre, son premier galeriste l’ayant fait passer pour un génie américain du street art en exposant ses « restes de palettes», des brouillons criards qu’il destinait à la poubelle. Mais à peine arrivé au Japon, Alexandre s’aperçoit de l’imposture : sa venue tient, elle aussi, du malentendu. La directrice du centre d’art (inspiré de la célèbre Villa Kujoyama où Crécy fut lui-même résident en 2008) l’a confondu avec un autre. Dès lors, le cadre réaliste de Kyoto devient une surface de projection, un théâtre mental, une fiction nourrie d’estampes, de souvenirs, d’histoire de l’art et de fantasmes dans lequel déambule et se perd l’artiste, en proie au délire.

Nicolas de Crécy peint ainsi l’inspiration en crise. Si ce thème n’est pas nouveau, elle y apparaît comme une forme de contamination, chaque image en appelant une autre, chaque référence en masquant une autre, jusqu’au malaise. Qui regarde ? Qui crée ? Que voit-on ? Et surtout : comment produire un geste singulier lorsque le cerveau est saturé de citations visuelles ? Cette mise en doute constante du regard évoque, bien sûr, une forme contemporaine du syndrome de Stendhal. Mais là où Stendhal décrivait une sidération face à la beauté, Nicolas de Crécy en propose une version dégradée, presque toxique. Il s’agit ici d’une surcharge et l’émotion esthétique devient un flux continu, indistinct, qui finit par dissoudre toute hiérarchie. Si le cerveau d’Alexandre Vollin-Delbar s’apparente à un musée, l’artiste en est encombré, incapable de faire le tri, happé par le labyrinthe. Une telle vision entre en résonance avec certaines critiques contemporaines de la culture visuelle, où l’image devient proliférante, où la réalité virtuelle proposée au grand public l’emporte sur les œuvres elles-mêmes, où les créations virtuelles deviennent parts de marché. Nicolas de Crécy s’interroge aussi sur une forme d’épuisement du monde de l’art mais aussi du regard : voir trop, c’est peut-être ne plus voir du tout, jusqu’à la dissolution finale.

Ce récit, qui oscille entre la déambulation onirique et la satire acide, explore la solitude de l’artiste face à l’impossibilité de la virginité visuelle. Le paysage de Kyoto, avec ses temples millénaires et ses fantômes de papier, sert de miroir déformant. La quête de rédemption d’Alexandre devient une lutte pour l’oubli, pour la simplicité d’un trait débarrassé des fantômes des maîtres. En fin de compte, Nicolas de Crécy souligne l’urgence de retrouver un regard pur, un « point zéro » de la vision. C’est une réflexion profonde sur la survie de la singularité à l’ère de la reproduction et de l’épuisement des formes.

Aude Seyssel

Caractéristiques
Date de parution : 19/03/2026
Editeur : Gallimard Collection Sygne
Nombre de pages : 208