Terramata : la Sicile portée par ses fissures

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Dans le livre Terramata de Mathieu Oui, l’image ne se dissocie jamais du texte. Les pages écrites, discrètes mais essentielles, dévoilent la part intime du projet : un voyage lent, presque obstiné, mené à pied autour de la Sicile, à la recherche d’un motif architectural devenu obsession. Après les escaliers, la colonne. Non comme citation savante de l’Antiquité, mais comme forme vivante, chargée de mémoire, de tensions et de fragilité.

L’écrivain et photographe Mathieu Oui inscrit ce choix de la colonnade dans une géographie personnelle et mythologique. La légende de Colapesce, cet homme-poisson condamné à soutenir une colonne fissurée pour empêcher la Sicile de sombrer, traverse le livre comme une métaphore silencieuse. Elle éclaire le regard porté sur l’architecture : une structure qui tient, mais jamais sans effort. « Je décide de partir à la recherche de la troisième colonne, celle qui menace de s’écrouler », écrit-il. Cette quête devient celle d’un équilibre précaire, entre solidité apparente et menace souterraine.

L’un des passages les plus touchants évoque le syncrétisme sicilien : couches de civilisations superposées, temples grecs devenus églises, colonnes antiques englobées dans des nefs chrétiennes. L’architecture conserve, recycle, maintient debout. La colonne n’est plus seulement un élément porteur : elle est une survivante. « Construire, reconstruire, inlassablement », note l’auteur, en écho aux tremblements de terre qui ont périodiquement détruit puis refaçonné l’île. Terramata se situe précisément là : dans ce va-et-vient entre édification et effondrement.
Cette tension se cristallise dans l’une des photographies marquantes du livre : une de ces colonnes sculptées, isolées sur fond blanc, comme extraites du monde. Celle-ci semble flotter, détachée de tout contexte architectural. Empilant des figures humaines, elle évoque un totem fragile : un enfant aux bras levés au sommet, un corps d’homme qui porte, plus bas un visage dissimulé, presque étouffé par la matière.

La blancheur laiteuse de l’image gomme toute référence spatiale, accentuant la sensation de suspension. La colonne n’est plus un pilier : elle devient une métaphore du poids transmis, de la charge héritée. D’une précision presque chirurgicale, la photographie révèle les moindres aspérités de la matière. Les fissures, surtout, retiennent l’attention. Loin d’être dissimulées, elles sont scrutées, presque caressées par le regard. Elles disent la fatigue de la pierre, son histoire, ses failles. « Ici, la solidité n’existe jamais sans fragilité », confie Mathieu Oui.

« Ce sont les fissures qui racontent le mieux ce qui tient encore. »

C’est sans doute là que Terramata touche le plus juste. Dans cette manière de regarder la colonne non comme un symbole de puissance, mais comme un corps éprouvé. Les noirs profonds du livre, ses aplats bleus azur déjà salués pour leur densité, renforcent cette lecture : ils absorbent la monumentalité pour laisser affleurer l’émotion. La colonne n’écrase pas. Elle tremble. À la croisée de la marche, du mythe et de l’architecture, Terramata est un livre grave et délicat, où chaque image semble tenir debout par nécessité plus que par certitude. Un ouvrage où la pierre, paradoxalement, parle de vulnérabilité humaine.

Pour commander le livre https://www.mathieuoui.fr/