On le croyait perdu ! L’Arrivée devant Jérusalem d’Arnould de Vuez a été retrouvé à Paris. Le tableau était caché derrière un mur. En réalité, il n’en avait pas bougé depuis la seconde moitié du XIXe siècle lorsqu’un collectionneur le fit installer chez lui.
L’Arrivée devant Jérusalem, caché derrière un mur
La redécouverte en 2018 du tableau s’est faite lors des travaux effectués lors de la réhabilitation d’un hôtel particulier à Paris. Le projet ? La création du showroom parisien du styliste américain Oscar de la Renta. La restauration du tableau a été effectuée par l’Atelier Benoît Janson – Société Nouvelle Tendance. Après six mois de soins intensifs, la renaissance !
Charles-Marie-François Olier, marquis de Nointel (1635-1685), arrive devant Jérusalem, le 15 mars 1674. Représenté à cheval, il mène un groupe de trois cavaliers à gauche du tableau. On y reconnaît le marquis, son premier secrétaire d’ambassade, et le consul de Saïda. Devant lui se déploie, au centre du tableau, la tête du cortège avec des drogmans (traducteurs), un chiaoux (huissier), des trompettes, et des lanciers, précédés de quatre janissaires (de dos). La partie gauche du tableau est occupée par quatre palefreniers turcs vêtus de rouge. Sur le cheval démonté, on décrypte les armoiries sur le chanfrein.
Le marquis de Nointel aurait changé de monture avant d’arriver à Jérusalem pour enfourcher un cheval offert par le fonctionnaire turc responsable de la ville. Le cavalier vêtu de rouge qui se tient derrière ce groupe serait l’un des frères du marquise de Nointel. L’ambassadeur du roi de France rentre dans Jérusalem comme dans une ville conquise. Il en prend possession. Le tableau rend compte d’un des articles du traité de commerce signé par Nointel en 1673. Sur instruction de Louis XIV, il devait restituer aux religieux catholiques romains le contrôle des lieux saints au détriment des orthodoxes.
Une appropriation géopolitique de Jérusalem
La représentation de Jérusalem rompt avec la traditionnelle mise en scène à caractère théologique célébrant la Jérusalem céleste. La représentation courante est celle du polyptique de van der Weyden ou celui de Memling. Il en va de même pour la vision circulaire et centrale traditionnellement associée au plan de la ville sainte. Elle est ici laissée de côté au profit d’une représentation rectangulaire. Ainsi, l’iconographie prend sa source dans le quatrième chapitre du livre d’Ezéchiel et dans l’Apocalypse, dans laquelle il est écrit que la Ville sainte « dessine un carré » (22, 10), symbole de perfection.
La vue de Jérusalem fait la part belle à une mnémonique des monuments. Parmi ces éléments : le dôme du Rocher, emplacement supposé du temple de Salomon, la mosquée Al-Asqa, le Saint-Sépulcre. Egalement, le Mont Sion et le Cénacle de Jérusalem, au sud de la ville, le château des Pisans à l’ouest, la piscine de Bethesda et l’église Sainte-Anne, proches de l’enceinte orientale.
Les portes de la ville antique sont associées à des épisodes bibliques. Au sud, la porte de David, et la porte Sterquilinus ; à l’ouest, la porte de la Tour de David, au niveau du château des Pisans ; au nord, la porte d’Ephraïm et la porte d’Hérode. Enfin, sur la partie orientale se détachent les deux portes, traditionnellement associées à l’entrée de Jésus dans Jérusalem. La porte de Saint-Stéphane, également connue sous le nom de « porte des Lions » et de « porte de Josaphat », par laquelle l’ambassadeur et sa suite s’apprêtent à entrer. Enfin, la porte dorée est aussi appelée « porte de la Miséricorde » ou « porte de la Vie éternelle ». Elle offre un accès direct à l’esplanade du temple.
Le tableau a été peint à Constantinople
L’Arrivée devant Jérusalem a été réalisé à Constantinople, sans doute en 1675/1676, d’après des esquisses réalisées sur le vif. Le marquis de Nointel était accompagné par deux peintres flamands. L’un s’appelait Rombaut Faydherbe, mort à Naxos à la fin de l’année 1673. L’autre demeure anonyme. Selon l’hypothèse la plus vraisemblable, l’ambassadeur rentré à Constantinople en février ou mars 1675, aurait remplacé Faydherbe, par un peintre élève de Charles Lebrun, Jacques Carrey (1649-1726). Les deux peintres, l’anonyme flamand et Carrey auraient collaboré pour réaliser le tableau. L’hypothèse qui attribue le tableau à Arnould de Vuez se heurte à une série de difficultés dont la principale est d’ordre chronologique. Le peintre résidait en Italie pendant les années 1673-1676. Ancien collaborateur de Charles Lebrun, il a pu poursuivre et finaliser le travail à partir de 1677.
Le tableau fait partie d’un cycle de quatre grands formats
Des quatre peintures destinés à décorer la salle d’apparat de l’ambassade de France à Constantinople, il en subsiste une autre. Elle représente l’ambassadeur et sa suite devant Athènes. On y retrouve les mêmes coloris, la même vue cavalière, le même traitement des personnages au premier plan. On retrouve les quatre tableaux, en 1817, au château de Bercy, propriété de la famille Malon. Catherine Malon de Bercy avait épousé le père de l’ambassadeur. Les Malon étaient donc des cousins maternels.
En juillet 1860, la famille de Nicolaÿ, héritière des Malon, procède à la vente aux enchères du mobilier du château de Bercy promis à la démolition. La raison ? Permettre l’extension des voies du chemin de fer Paris-Lyon-Marseille. Les tableaux sont acquis par M. Saulnier, marchand tapissier du Faubourg Saint-Germain qui les fait restaurer par Monsieur Briolet, fonctionnaire du Musée du Louvre. D’après les témoignages de l’époque, soit en 1860, ils étaient en très mauvais état. Noircis, s’écaillant et moisis, sans compter les dégradations inhérentes au nombreuses manipulations. Il subsistait des marques de cassures et de pliages bien visibles sur les photographies.
Les quatre peintures sont achetées ensuite par un banquier belge, résidant français, Hyppolite Mosselman. Le nouveau propriétaire disperse alors les tableaux en plusieurs endroits, conservant L’Arrivée devant Jérusalem dans son domicile parisien, au 4 de la rue de Marignan, à Paris. Ce sont les deux tableaux qui sont encore conservés aujourd’hui, celui d’Athènes et celui de Jérusalem. Mosselman habitait déjà là où l’on a redécouvert le tableau qui nous intéresse. En 1900 ou un peu avant, Albert Vandal l’a revu à cette même adresse et fait photographier chez la marquise de Chasseloup-Laubat. Entre temps, le tableau d’Athènes avait été retrouvé chez un antiquaire et acquis par le Musée des Beaux-Arts de Chartres. Il est aujourd’hui exposé à Athènes.