23.6 C
Paris
mardi 29 septembre 2026
Accueil IDÉES LIVRES « Briller » de Laurence Cossé

[Éd. Folio] « Briller » de Laurence Cossé

0
24
Diadème exceptionnel de la princesse Youssoupov démantelé par les bolchéviques au lendemain de la Révolution russe, signé Chaumet.
Diadème exceptionnel de la princesse Youssoupov démantelé par les bolchéviques au lendemain de la Révolution russe, signé Chaumet.

Marie-Louise Léopoldine Françoise Thérèse Lucie de Habsbourg-Lorraine ; Guido Henckel von Donnersmarck ; Victoire Françoise de Saint-Mauris-Montbarrey… Il faut aimer les dynasties, les sagas familiales, les amours licites et illicites, les rois et les reines, les mondaines et les demi-mondaines, les trahisons spectaculaires, les fuites éperdues, les couronnements et les disgrâces pour se plonger dans Briller de Laurence Cossé que les éditions Folio viennent de publier en poche. Et surtout, apprécier tout ce qui brille et scintille ! Car c’est à une traversée haletante de l’histoire de la haute joaillerie française que nous invite l’auteure, lauréate en 2015 du prix de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.

Frivolité ! diront certains, pour qui les diadèmes, bagues, diamants et autres rubis et émeraudes ne sont que colifichets et vanité. Un passe-temps pour familles royales, princières et milliardaires. A cela, Laurence Cossé oppose un démenti sans équivoque : « les très belles créations de joaillerie sont des œuvres d’art », au même titre que les toiles de maître et les sculptures pour lesquelles nous courons toujours plus nombreux les musées du monde entier. « Suivre les heurts et malheurs de la joaillerie est une façon de parcourir l’histoire qui en vaut d’autres», affirme-t-elle. Et sa démonstration, étincelante, se lit comme un roman d’aventure.

Briller est une parfaite illustration « des splendeurs et des cruautés du monde »

Tout au long de ces quelques 400 pages, Laurence Cossé fait revivre la saga d’une quinzaine de joyaux d’exception en trois siècles d’histoire depuis la Révolution française, mais aussi la figure de celles et ceux qui les ont désirés, offerts, portés, cachés, volés ou perdus. Sans oublier l’essentiel : ceux -essentiellement des hommes – qui les ont imaginés et fait naître dans leurs ateliers grâce à leur génie créatif et à celui de leurs équipes. Tout spécialement la maison Chaumet, avec ses créateurs hors pair qui donnèrent successivement leur nom à l’institution : les Nitot, les Fossin, les Morel et, bien sûr, les Chaumet.

A l’origine, ce livre est en effet une commande aux éditions Gallimard de la célèbre maison du 12, place Vendôme, à Paris. Pour ce travail, l’écrivaine a eu accès pendant plusieurs mois aux archives exceptionnelles du joaillier qui a précieusement conservé, envers et contre tous les coups d’Etat et toutes les guerres, des milliers de dessins, photographies, répliques, commandes, factures et correspondances attestant de sa discrète et vibrionnante activité jusqu’à nos jours où elle figure désormais dans le giron du groupe français LVMH. Loin de tirer une histoire institutionnelle de ces archives, Laurence Cossé a tissé une succession de destins où les pierres sont les témoins des passions humaines. Avec, pour toutes, un point commun : les histoires de joyaux finissent mal, en général.

On y découvre ainsi l’obsession de Napoléon 1er pour les diamants dont il couvrait son épouse Joséphine, jamais rassasiée de parures. On suit les pérégrinations des joyaux de la Couronne, toujours admirés, portés, remontés, retaillés jusqu’à finir, parfois, au fond de la Seine : c’est ainsi que le collier de perles à sept rangs de Catherine de Wurtemberg, reine de Westphalie et belle-sœur de Napoléon 1er, sera remonté des eaux en 1814 par un pêcheur à la ligne… Car si les destinées humaines peuvent s’avérer dramatiques, celles des joyaux le sont tout autant ! Petits, facilement dissimulables et échangeables, ils sont les premiers sacrifiés en cas de coups durs. «Les bijoux disparaissent dans les naufrages, les révolutions, les fric-frac, les faillites. Ils ont été si bien cachés qu’on ne les retrouve jamais. Ils sont vendus l’un après l’autre par tous les fugitifs de l’histoire» écrit Laurence Cossé. Le vol de huit joyaux impériaux en 2025 au musée du Louvre, à Paris – dont le collier de Marie-Louise serti de 32 émeraudes et 1138 diamants – en est une nouvelle et spectaculaire démonstration !

Ainsi du somptueux diadème Triple Soleil offert en 1914 par le prince Félix Youssoupoff à son épouse Irina Romanova, nièce du Tsar Nicolas II : une architecture étonnamment moderne et stylisée où les diamants font jaillir la lumière. Contraint de fuir la révolution russe en 1917, le couple princier s’exile en France et fait cacher ses joyaux dans la maçonnerie d’une cheminée de leur palais moscovite. Quelques années plus tard, une photo publiée dans la presse révèle que les bolchéviques ont retrouvé le trésor, démantelé le diadème et vendu les pierres à tous les vents. Il n’en reste rien aujourd’hui.

Etrange destinée également que celle du Trèfle vert offert à Eugénie par le futur Napoléon III après qu’elle eut admiré un trèfle couvert de rosée lors d’une promenade matinale : trois émeraudes serties autour d’un diamant central. Evaporé à la mort de l’impératrice, le joyau est réapparu en 1998 – lui, ou une réplique en émail ? – dans les mains de la famille d’Antoine Sanguinetti, amiral et homme politique français après avoir suivi une piste sinueuse de dons et de contre-dons. Avant de regagner les collections Chaumet quelques années plus tard.

Les trésors de haute-joaillerie n’échappèrent pas non plus à la cupidité des nazis qui spolièrent des centaines de familles juives de leurs biens. Hermann Göring, l’un des principaux dignitaires du régime, se constitua notamment une importante collection d’oeuvres d’art et de bijoux issus de ces pillages qu’il se faisait livrer par convois entiers depuis Paris. Il couvrait également son uniforme de parures et était connu pour parader avec colliers, bagues et gourmettes.

Briller est une parfaite illustration « des splendeurs et des cruautés du monde ».

Aude Seyssel