Bien avant Andy Warhol, qui érigea l’image en icône sérielle, Albert Einstein a-t-il inventé les codes de la pop-star ? C’est la question, aussi inédite que pertinente, que pose Martine Ravache dans « Einstein, autopsie d’une photogénie », paru en octobre 2026 aux éditions du Canoë.
Photogénie, photo-génie… Le jeu de mots est moins simpliste qu’il n’y paraît. L’historienne de l’art, déjà autrice de remarquables ouvrages consacrés aux relations entre art et photographie, dont Regards paranoïaques (lire notre critique), part d’un paradoxe. Comment expliquer que ce célèbre savant, prix Nobel de physique en 1921, considéré comme l’un des plus grands penseurs de tous les temps, se soit prêté au jeu de la photographie avec une telle prodigalité ? Alors que celle-ci n’avait pas encore totalement acquis ses lettres de noblesse, le père des théories de la relativité restreinte et générale figure sur près de 3 000 clichés ! La moitié, certes, de ceux où Marilyn Monroe prend la pose, mais l’époque n’était pas la même… ni leur plastique.
La beauté ne fait donc pas la photogénie, constate Martine Ravache. Pas plus qu’un cerveau bien fait ! À titre de comparaison, Marie Curie, double prix Nobel, ne nous est parvenue qu’à travers quelques clichés, où elle apparaît rarement souriante, toujours empesée. Einstein, lui, avec ses cheveux en bataille, ses pantalons tirebouchonnés, son petit bedon, ses éclats de rire et ses pulls informes, tient le haut du pavé. « Einstein a une gueule », observe la critique d’art. « Il n’est ni laid ni beau, mais il a un corps. »
Là gît le « mystère » de la photogénie : ce magnétisme irréductible, cette présence singulière que l’objectif semble révéler aux uns et refuser aux autres. Avec ses vestes de lin à même la peau, ses chaussures sans chaussettes et son allure dépenaillée, Einstein fut un influenceur avant l’heure. Au point que Levi Strauss dut rééditer à des milliers d’exemplaires le blouson de cuir qu’il portait sur le cliché réalisé par Lotte Jacobi en 1938. Avant les réseaux sociaux, avant le marketing d’influence, le savant avait déjà pressenti qu’une image pouvait faire bien davantage que représenter un être : lui conférer une allure, une présence, une existence publique autonome.
Einstein l’avait compris avant beaucoup d’autres : la photographie est affaire de collaboration, d’alchimie entre un modèle et celui ou celle qui capte et interprète son image. « Les photographes avaient enfin repéré et localisé le corps de la science », écrit Martine Ravache. De son côté, Einstein a su accepter leurs sollicitations (Germaine Van Parys, Philippe Halsman, Yousuf Karsh…) au point de devenir et de demeurer, aujourd’hui encore une icône absolue, reproduite sur des mugs et des tee-shirts. À l’instar d’un Che Guevara auréolé de son étoile. «Einstein, lui, sous l’objectif, tient seul et à bout de bras la chronique en images d’un demi-siècle d’histoire du monde», écrit Martine Ravache.

Le paradoxe est vertigineux : celui qui s’est exposé à tous les regards aurait ainsi fait de sa propre image un écran, une façade, un dispositif de protection. Pour Martine Ravache, la photogénie tient peut-être aussi de cette opacité. Derrière l’icône solaire, la liberté affichée et la malice légendaire, s’est sans doute jouée une autre histoire. Et c’est tout l’intérêt de cet essai de nous la révéler.
Aude Seyssel
