Le Musée d’archéologie de Nice accueille une exposition consacrée à Anne et Patrick Poirier, figures de l’art contemporain et de l’archéologie imaginaire. À travers des œuvres mêlant maquettes, marbres gravés, moulages, sculptures et installations, le duo explore la mémoire des civilisations disparues et les strates de la psyché humaine depuis plus de cinquante ans. Du au
Depuis 1968, les deux artistes développent une œuvre à la croisée de l’architecture et de la mémoire. Leur travail consiste à retrouver les traces de mondes engloutis, exhumer des souvenirs et donner une forme à ce qui menace de disparaître. Les vestiges antiques deviennent ainsi le point de départ d’une réflexion sur le présent et l’avenir. Les artistes construisent des ruines qui n’ont parfois jamais existé, des architectures imaginaires qui empruntent autant aux sites antiques qu’aux territoires de l’inconscient.
La Cité des ombres : une cartographie de la mémoire intime
Cette tension entre mémoire individuelle et mémoire collective traverse notamment l’œuvre La Cité des ombres (2022). Réalisée en faïence et présentée sur un tapis blanc immaculé en fibre de bambou, cette maquette urbaine en céramique convoque les souvenirs de la nécropole étrusque de Cerveteri. Sa configuration évoque un cerveau, siège de la mémoire, de la psyché et de l’oubli. La ville devient une cartographie mentale, un paysage intérieur où les ruines architecturales se confondent avec les blessures de l’existence.
La Cité des ombres est née d’un rêve raconté par Anne Poirier, dans lequel elle voit son fils disparu se faire engloutir d’un coup dans les vestiges d’une nécropole blanche. Cette origine intime donne à la composition une profondeur particulière. La ruine devient un espace de projection et d’un deuil à accomplir. Elle conserve les traces de ce qui a été détruit tout en laissant à l’imagination la possibilité de reconstruire. La ville, comme la mémoire, se compose de strates, de fragments et de zones enfouies. Certaines demeurent accessibles, d’autres résistent à toute tentative de reconstitution.
La ruine comme vision radioscopique de l’architecture
Au cœur de la démarche artistique d’Anne et Patrick Poirier, la ruine possède une qualité : elle rend visible ce que l’architecture achevée dissimule. Les murs éventrés, les ouvertures béantes et les structures mises à nu donnent accès à l’organisation interne du bâtiment. L’architecture cesse d’être une enveloppe close pour devenir un espace traversable, offert au regard et à l’interprétation.
Lors d’une visite guidée de l’exposition, Anne Poirier a développé cette réflexion sur la ruine et sa relation à l’architecture : « La ruine agit comme une vision radioscopique de l’architecture. Contrairement au bâtiment achevé qui se fige dans une forme close et statique, l’architecture ne connaît que deux états réellement dynamiques : l’élévation par la construction et l’affaissement par la ruine. » Cette vision éclaire le rapport des artistes à la ruine. La disparition des limites physiques transforme le bâtiment en un espace de circulation et de découverte. Les éléments constructifs, habituellement dissimulés, deviennent lisibles. Une voûte, un mur ou une fondation révèlent leur logique d’assemblage. L’architecture se donne à comprendre dans son processus de construction comme dans celui de sa dégradation.
Fragments d’utopies : construire avec les ruines
Les fragments sculpturaux donnent l’impression de provenir d’une civilisation oubliée, tout en révélant la dimension fictive de ces mondes. L’exposition niçoise donne une résonance à cette démarche en confrontant les œuvres d’Anne et Patrick Poirier aux vestiges romains et aux collections du musée. Les artistes investissent en effet les espaces intérieurs et aussi le site archéologique extérieur dans un dialogue entre les traces matérielles de l’Antiquité et leurs constructions imaginaires.
En explorant les ruines des civilisations, Anne et Patrick Poirier interrogent notre propre fragilité. Leurs architectures rappellent que toute société porte en elle les traces de sa disparition possible. Elles témoignent de la capacité humaine à reconstruire. Le passé ne demeure pas enfermé dans les vitrines ou sous les couches de terre. Il circule dans les œuvres, traverse les espaces et nourrit notre représentation du monde. La ruine devient un espace de pensée et la mémoire une matière vivante à partir de laquelle construire une oeuvre.
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