L’exposition « Je veux agir dans ce temps » est une grande rétrospective consacrée à l’artiste allemande Käthe Kollwitz (1867-1945). Organisée par le Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg en partenariat avec le Kollwitz Museum de Cologne, elle rassemble 170 œuvres majeures, principalement des lithographies et des eaux-fortes. Cet événement s’est déroulé du 4 octobre 2019 au 12 janvier 2020.
Une artiste engagée au cœur de l’art allemand
Aux côtés de grands personnages comme Max Klinger, Käthe Kollwitz jouit d’une reconnaissance internationale pour ses nombreux travaux. Le musée alsacien accueille ainsi une collection exceptionnelle qui révèle l’engagement total de la plasticienne. Activiste assumée, Kollwitz choisit de produire des gravures originales pour représenter des sujets sombres. Ses images explorent les révoltes, la révolution, la mort, la condition sociale des ouvriers et le rapport fusionnel entre la mère et son enfant. Le portfolio intitulé Une Révolte des Tisserands, qu’elle crée entre 1893 et 1898, figure comme l’œuvre la plus célèbre de sa carrière.
Les origines d’une vocation pour l’eau-forte
Dès son enfance, Käthe montre un talent certain pour le dessin. Son père la pousse rapidement à apprendre la gravure auprès de l’artiste Rudolf Mauer. Elle intègre ensuite en 1886 l’atelier de Karl Stauffer-Bern. C’est dans ce lieu qu’elle adopte la technique de l’eau-forte et choisit le cuivre comme matrice de prédilection.
Durant son apprentissage, elle se marie avec Karl Kollwitz, un médecin généraliste. Ce dernier est un fervent défenseur de l’idéologie socialiste, tout comme son épouse. Le médecin installe son cabinet dans un quartier pauvre de Berlin. Dans cet environnement, la jeune femme peut observer directement les conditions de vie difficiles du prolétariat allemand.
Après sa formation, Kollwitz découvre l’œuvre symboliste du graveur Max Klinger, ainsi que son traité sur l’usage de la gravure intitulé Malerei und Zeichnung. Klinger promeut la capacité technique de la gravure à représenter la misère et la part sombre de la vie.
La puissance narrative de l’estampe et du naturalisme
La gravure a la possibilité d’être exposée en portfolio. Elle possède donc une capacité de narration beaucoup plus efficace que les autres formes d’art plastique. Kollwitz suit ce raisonnement et décide de se consacrer uniquement à l’art de l’estampe. Elle souhaite dénoncer les conditions de vie du prolétariat allemand dans un souci de naturalisme engagé.
Cette démarche artistique s’inspire directement des œuvres littéraires d’Émile Zola. Selon sa vision, des moments véhéments de l’existence se révèlent souvent au graveur de manière criarde. De ces instants doivent naître les images, comme elles découlent de la sensation vivante du poète et du musicien.
Le chef-d’œuvre inspiré de la révolte des tisserands
Käthe Kollwitz illustre cette pensée profonde dans son premier portfolio réalisé entre 1893 et 1898. Ce récit visuel en six scènes s’inspire directement de la pièce Die Weber de Gerhard Hauptmann. Cette pièce théâtrale fut créée à la Freie Berliner Volksbühne le 23 février 1893. Elle prenait pour thème principal la révolte des tisserands survenue le 4 juin 1844.
Cet événement historique est certes lointain en 1893, mais il n’a pas perdu de son ampleur au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle. En fait, les tensions politiques n’ont fait qu’augmenter avec le gouvernement autoritaire et militariste d’Otto von Bismarck. Le règne de ce « Chancelier de fer » s’étendit de 1862 à 1888.
La pièce de Hauptmann fait d’ailleurs l’objet d’une multitude de procédures judiciaires. Les autorités cherchent à limiter sa production sur scène, car elles la perçoivent comme un appel à la haine. Elle est néanmoins considérée aujourd’hui comme l’une des pièces naturalistes les plus célèbres d’Allemagne.
Un destin artistique marqué par la censure et la postérité
Le portfolio exposé au musée annonce magistralement la carrière qui suivra. Il s’agit d’une trajectoire d’artiste engagée dont la production sera exclusivement consacrée au combat contre la répression ouvrière. Ses créations dénoncent les inégalités sociales qui mènent le peuple à la famine et la misère.
Tirée à cinquante exemplaires, l’œuvre Une Révolte des Tisserands est présentée à la Grosse Berliner Kunstausstellung en 1898. Une médaille d’or est alors attribuée à Kollwitz par le jury du salon. Cependant, l’empereur Guillaume II refuse cette distinction. Le souverain juge le sujet de l’œuvre trop actuel et son style naturaliste trop cru.
La renommée de l’artiste n’en devient pas moins grande. La jeune graveuse berlinoise gagne rapidement la popularité et la reconnaissance du grand public. Elle devient en 1919 la première femme élue à l’académie des Beaux-Arts de Berlin. Malheureusement, elle se voit contrainte de démissionner en 1933. Cette éviction fait suite à son appel au front unique contre le NSDAP d’Adolf Hitler, qui l’interdit d’exposer en 1935. Ses œuvres et ses affiches seront ensuite interdites ou utilisées à des fins de propagande par les nazis.
Aujourd’hui, les créations de Käthe Kollwitz sont exposées dans trois institutions majeures qui portent son nom à Moritzburg, à Cologne et à Berlin. De plus, le Musée d’Art Moderne et Contemporain de la ville de Strasbourg possède précieusement dans ses réserves un ensemble de trente gravures de l’artiste.