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dimanche 31 mai 2026
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Charles Lapicque, un peintre aux racines cubaines

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Charles Lapicque, "Mozart au clavecin" (1936)

La découverte vient bouleverser la lecture de l’un des peintres les plus singuliers du XXᵉ siècle. Charles Lapicque, que l’on croyait pur produit de l’avant-garde française, est en réalité le petit-fils de Severiano de Heredia. Son ancêtre a été le premier homme noir président du Conseil municipal de Paris et ministre de la Troisième République. Derrière la clarté de ses toiles éclatantes, une mémoire métissée se révèle.

La filiation avec Severiano de Heredia

Né à La Havane en 1836, fils d’un planteur blanc et d’une mère mulâtresse libre, Severiano de Heredia grandit à Paris. Il est un élève brillant du lycée Louis-le-Grand. Président du Conseil municipal en 1879, puis ministre des Travaux publics en 1887, il incarne l’idéal méritocratique. Sa nomination provoque une déferlante raciste. La presse le ridiculise, l’affuble de surnoms humiliants. Ruiné et oublié, Severiano de Heredia meurt en 1901. Son effacement accompagne la montée du colonialisme français. Aujourd’hui, des chercheurs et des élus comme l’ancien député François-Michel Lambert s’efforcent de réhabiliter la mémoire de ce républicain défenseur de l’instruction publique, du droit des femmes et de la laïcité.

Lapicque, poète de la couleur

Le peintre Charles Lapicque (1898–1988) s’avère être le petit-fils de Severiano de Heredia. Issu d’une dynastie de savants. Sson père Louis et sa mère Marcelle de Heredia furent de grands physiologistes. Il transpose dans la peinture les principes de la perception visuelle. Son univers pictural, souvent qualifié de “lumière mentale”, déploie une gamme flamboyante où les rouges de corail, les bleus électriques et les jaunes solaires s’entrechoquent dans un équilibre vibrant. Ses marines, ses chevaux, ses visages baignent dans une lumière presque tropicale, où la chaleur et la clarté semblent avoir une origine intérieure. “Je cherche la lumière non pas du soleil, mais de l’esprit”, disait Charles Lapicque (1952).

L’éclat solaire

Lapicque exprime le rayonnement caribéen et de la liberté intellectuelle de son grand-père. L’énergie colorée de Lapicque devient la métaphore d’un héritage refoulé. C’est celui d’un homme que l’histoire officielle avait relégué dans l’ombre. Marin, scientifique et résistant, l’artiste fut lui aussi un insoumis. Son œuvre, à mi-chemin entre abstraction et figuration, s’oppose à toute école. Il rejette le dogme du cubisme comme celui de l’expressionnisme. Sa peinture cherche un espace libre, où la lumière réinvente le monde plutôt qu’elle ne le décrit. Le critique Jean Cassou voyait en lui “un peintre de la clarté intérieure”. On comprend mieux aujourd’hui la portée de cette intuition. En effet, Lapicque réconcilie deux lignées, celle du savant rationaliste et celle du politique visionnaire.

Le travail des historiens

À l’origine de cette révélation, l’historien Paul estrade, auteur d’une biographie de Severiano de Heredia parue aux Indes Savantes en 2011. Egalement de Patrick Rollot, président de l’association Histoire et Patrimoine de Paris 17e. La filiation entre Lapicque et Heredia réunit deux formes d’émancipation : politique et artistique. Le premier a tenté d’éclairer la République ; le second a éclairé la toile. Tous deux ont affronté les limites du regard. L’un contre les préjugés, l’autre contre l’opacité du visible. Aujourd’hui, alors que les musées redécouvrent Charles Lapicque pour sa liberté chromatique, la révélation de cette ascendance cubaine redonne un sens profond à son œuvre. Ses ciels incandescents, ses mers turquoise et ses silhouettes solaires prennent une dimension nouvelle.