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vendredi 29 mai 2026
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Sébastien Loghman : l’« identité et demie » à l’épreuve de l’algorithme

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À l’occasion de la 18ᵉ édition de l’Opline Prize 2026, la critique d’art Hafida Jemni Di Folco pose un regard affûté sur le travail de Sébastien Loghman, et plus particulièrement sur son œuvre manifeste Comment peut-on être Persan ?. Loin du fétichisme technologique et des démonstrations de force visuelle, l’artiste franco-iranien y détourne l’intelligence artificielle pour en faire le révélateur d’une quête identitaire et mémorielle. Portrait.

Dans le film-essai intitulé Comment peut-on être Persan ?, Sébastien Loghman déplace l’usage de l’intelligence artificielle hors du fétichisme technologique pour l’inscrire dans le champ d’une interrogation identitaire.

Né en France d’un père iranien, l’artiste prend pour point de départ un corps, une filiation, une langue. Plutôt que de demander à la machine de produire des prouesses visuelles, il lui adresse des questions simples : « Qui suis-je ? », « À quoi ressemble un Persan né en France ? », « À quoi ressemble la maison de mon père à Téhéran ? ».

Le dispositif, volontairement dépouillé, met en tension deux régimes d’images. D’un côté, les réponses de l’IA : récits et visuels générés, plausibles, lissés, synthétiques. De l’autre, un film de famille tourné en 16 mm, des archives vidéo et sonores, chargées de mémoire et de discontinuités. Le film se loge dans l’intervalle entre ces deux sources : ni célébration naïve de l’archive intime, ni dénonciation spectaculaire de la machine, mais exploration fine de ce que chacune fabrique comme « vérité » de l’identité.

C’est dans cet écart que Loghman introduit la notion d’« identité et demie ». Il ne s’agit pas de compter les appartenances (moitié Français, moitié Iranien), mais de nommer le débordement : ce qui excède les cases administratives et les récits stabilisés. Silences familiaux, malentendus de langue, mémoire de l’exil, honte et fierté en tension, humour comme dispositif de survie : cette « demie » condense précisément ce qui résiste aux typologies et aux narrations dominantes, qu’elles soient familiales, nationales ou algorithmiques.

L’IA apparaît ici comme un opérateur de normativité plus que comme un agent de rupture. En tant que système entraîné sur des banques de données majoritairement occidentales, elle réactive, sous une forme actualisée, le vieux régime du regard européen sur l’« Autre ». Le titre, Comment peut-on être Persan ?, réactive explicitement le dispositif des Lettres persanes de Montesquieu : au XVIIIᵉ siècle, des Persans fictifs servaient de prisme pour observer la société française ; au XXIᵉ, c’est une IA saturée de modèles occidentaux qui prétend définir ce qu’est un « Persan moderne ». L’algorithme occupe la place du regard dominant ; le film, lui, travaille à le décaler, le fissurer, l’exposer.

Ce qui est en jeu n’est pas tant la capacité de la machine à « comprendre » l’identité que sa manière de la simplifier pour la rendre exploitable. L’IA incarne une forme d’« amour rationnel » : elle veut aider, clarifier, stabiliser, au prix d’un geste de réduction et d’homogénéisation. Face à cette logique de la synthèse, le film oppose une autre économie affective : un amour filial, linguistique, mémoriel, traversé de contradictions et de non-savoir.

Comment peut-on être Persan ? ne propose pas une nouvelle définition de l’identité diasporique ; il en met en crise la possibilité même de clôture.

Par sa brièveté, l’œuvre assume la forme du geste inaugural plutôt que celle du statement définitif. Elle ouvre une enquête, plus qu’elle ne la referme. En articulant images de famille et production algorithmique, amour d’un père et « bienveillance » normalisatrice de la machine, Loghman déplace la question de l’IA hors du territoire de la performance technique pour l’inscrire dans celui, plus fragile et plus politique, de ce qui demeure intraduisible, inaccessible dans les expériences minoritaires de soi. Là où nombre de propositions actuelles exhibent ce que l’IA est capable de produire, Comment peut-on être Persan ? s’attache à ce qu’elle ne parvient pas, sans doute ne parviendra sans doute jamais, à saisir complètement.

Présenté dans le cadre de la Nuit Blanche, le film devint une expérience partagée, rejouée dans l’espace collectif de la nuit parisienne. L’IA n’y apparaît plus seulement comme un outil de génération d’images, mais comme un miroir partiel, parfois déformant, des histoires intimes que chacun porte en lui. L’amour y circule sous des formes multiples : amour filial ; amour d’une langue; d’un passé; d’un pays quitté ou rêvé. Il vient buter sur une technologie qui sait ordonner, classer, simplifier, mais échoue à embrasser l’excédent affectif.

Dans le frottement des images réelles et générées, dans leurs dissonances et leurs frôlements, le spectateur est invité à éprouver ce que l’amour de soi, des autres, de ses origines, et de l’invention de soi, conserve d’intraduisible à l’ère de l’intelligence artificielle.

C’est dans cet espace ouvert par la nuit, entre ce que la machine peut montrer et ce qu’elle ne pourra jamais totalement saisir, que se dessine, fragile et inachevée, une manière d’être Persan aujourd’hui

Hafida Jemni Di Folco ©️ / OPLINEPRIZE #18, 2026