Pascale Marthine Tayou, "Le Verso Versa du Vice Recto" (2009)
Galleria Continua fête ses 20 ans d’ancrage aux Moulins de Boissy-le-Châtel (Seine-et-Marne) avec une exposition anniversaire du 31 mai au 20 décembre 2026. Ce jubilé met en lumière le concept de continuité inscrit dans le nom même de la galerie. En transformant une ancienne papeterie de 30 000 mètres carrés en un incubateur d’avant-garde, le lieu démontre comment une utopie artistique née en pleine campagne s’inscrit durablement sur le territoire.
Les trois fondateurs de la Galleria Continua : Lorenzo Fiaschi, Maurizio Rigillo, Mario Cristiani, 2020 Courtesy Nedko Solakov & Galleria Continua
Une utopie née à San Gimignano et déployée à l’international
L’histoire de Galleria Continua commence en 1990 à San Gimignano sous l’impulsion de trois amis d’enfance, Mario Cristiani, Lorenzo Fiaschi et Maurizio Rigillo. Fondée dans un ancien cinéma de cette cité médiévale italienne, la galerie se développe autour de deux valeurs fondamentales que sont la générosité et l’altruisme. Dès l’origine, la structure exprime un désir profond de nourrir le lien entre le passé, le futur et les différentes géographies. Cette identité forte se forge à travers l’investissement systématique de sites oubliés et non conventionnels à travers le monde. La galerie devient ainsi la première enseigne étrangère à ouvrir en Chine en 2004, avant de s’installer à La Havane en 2015 dans un ancien cinéma-théâtre, puis à Rome au sein de l’hôtel St. Regis et au Brésil dans le complexe sportif Pacaembu en 2020. En France, cette expansion se prolonge en 2021 avec un espace expérimental dans le Marais au cœur de la capitale, puis en 2024 avec l’inauguration d’une adresse prestigieuse dans le quartier de Matignon.
L’enracinement d’un fil rouge temporel en Seine-et-Marne
« En investissant cette ancienne usine de papier, le trio de direction obéit à une impulsion viscérale plutôt qu’à un calcul économique rationnel », explique Giusy Ragosa, directrice de Galleria Continua Paris. En effet, l’ouverture des Moulins en 2006 s’inscrit pleinement dans cette stratégie d’occupation de lieux atypiques. Les immenses entrepôts industriels réhabilités témoignent de cette volonté constante de durer sans jamais renier l’esprit d’ouverture initial. « Les premières expositions ont débuté avec Lucy et Jorge Orta », rappelle la chargée des publics. Le duo d’artistes engagé depuis trente ans sur les questions environnementales disposaient ainsi d’ateliers en pleine nature. Aujourd’hui, aux Moulins, le travail d’une vingtaine de monteurs sur le site et la gratuité totale des espaces perpétuent cette philosophie d’un art vivant et accessible à tous.
Le dialogue ininterrompu des maîtres de l’art contemporain
L’exposition anniversaire refuse le piège de la simple rétrospective. La convivialité de la galerie se donne à voir à travers une entrée rythmée par les pavés colorés de Pascale Marthine Tayou. On le retrouve plus loin avec son mammouth de papier. Le portrait monumental de Silvio par Sislej Xhafa confirme également que les liens tissés aux Moulins s’inscrivent dans un besoin de connaissance et de transmission générationnelle. Présent depuis les premières heures du lieu, Daniel Buren réactive sa complicité avec le site à travers une nouvelle version de sa structure modulaire, Comme un jeu d’enfant.
La résurgence des matières et des mémoires industrielles
La continuité se manifeste aussi dans la relation physique que les créateurs entretiennent avec l’ancienne usine. L’artiste cubain José Yaque redonne vie à la mémoire ouvrière du lieu en érigeant une tornade spectaculaire composée entièrement de rebuts industriels trouvés sur place. Les circonvolutions maritimes de son compatriote Yoan Capote et l’œuvre inédite du cinéaste Abel Ferrara inspirée de Friedrich Nietzsche enrichissent ce parcours mémoriel. Ces propositions contemporaines cohabitent avec les pièces emblématiques qui font l’identité des Moulins, à l’image du labyrinthe de cartons de Michelangelo Pistoletto, de l’amas d’ustensiles de Subodh Gupta et de la cavité aspirante d’Anish Kapoor.
Une transmission culturelle ancrée vers l’avenir
Ce vingtième anniversaire rappelle que l’art aux Moulins ne s’arrête jamais aux portes des espaces d’exposition. Le projet historique « Sphère », qui a fédéré une centaine de galeries internationales durant dix ans, trouve aujourd’hui son prolongement naturel dans les actions de médiation quotidiennes menées sur le territoire. À travers le programme ContinuActions, la galerie transforme l’expérience esthétique en un apprentissage concret destiné aux scolaires et aux communautés locales. Giusy Ragosa conclut la visite : « En faisant de l’art contemporain un vecteur d’échange social, les fondateurs valident leur promesse de tracer un trait d’union entre la création et le public. »