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jeudi 24 septembre 2026
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Au Louvre-Lens, « Trop mignon ! » se visite comme un conte

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Le chat "trop mignon" de l'affiche créée par Philippe Apeloig, le graphiste historique du Louvre-Lens

Il était une fois une exposition où les chats égyptiens côtoient les Furby, où les créatures kawaii répondent aux peintures de Renoir et où les œuvres contemporaines surgissent comme autant de personnages dans une histoire à découvrir. Au Louvre-Lens, « Trop mignon ! L’art du bonheur » invite à une traversée de la tendresse jusqu’au 18 janvier 2027. Mais pour comprendre cette exposition foisonnante, mieux vaut ne pas chercher à la parcourir comme on le fait dans musée traditionnel. Ici, on avance dans un conte, ou dans un jeu vidéo : d’un univers à l’autre, on pioche des indices, on franchit des seuils et l’on découvre peu à peu ce que le « mignon » dit de nous.

Les commissaires Annabelle Ténèze, directrice de Louvre-Lens et Émilie Girard, Directrice des Musées de Strasbourg

Il était une fois… un royaume rose poudré

Dès les premiers pas, quelque chose change. La scénographie imaginée par Mathis Boucher, avec le graphisme de Philippe Apeloig, installe le visiteur dans un décor qui tient autant du livre d’histoires que du jeu vidéo. Des arches rose poudré dessinent des passages, les espaces se succèdent comme des niveaux et chaque salle semble cacher un nouvel indice. Près de 300 œuvres, de l’Antiquité à la création contemporaine, composent ce vaste royaume du « cute ». On pourrait vouloir tout comprendre, tout replacer dans une chronologie. Ce serait passer à côté de l’esprit de cette exposition.

Ici, il faut avancer à l’intuition.

Un visage souriant attire l’œil. Une silhouette nous fait bifurquer. Une créature en peluche rose semble nous attendre au détour d’un espace. Puis une œuvre en appelle une autre. Comme dans un escape game, on collecte des signes sans toujours savoir immédiatement à quoi ils serviront. Et comme dans un conte, les personnages changent, mais les motifs reviennent à travers les siècles : les amours potelés de Nicolas Poussin (1594-1665), le geste protecteur de La Belle Strasbourgeoise par Nicolas de Largillierre (1656-1756), les grands yeux d’une enfant par Louis Léopold Boily (1761-1845), l’enfance, l’amour, le besoin de prendre soin.

Auguste Renoir, "Gabrielle et Jean" (entre 1895 et 1896), musée de l'Orangerie à Paris
Auguste Renoir, « Gabrielle et Jean » (entre 1895 et 1896), musée de l’Orangerie à Paris

Premier indice : le mignon n’est pas né avec Internet

Le premier étonnement est peut-être là. L’exposition remonte loin dans le temps. Elle fait dialoguer des chats de l’Égypte ancienne avec une toile d’une mère et son enfant d’Auguste Renoir. Une manière de montrer que la fascination pour les êtres fragiles, les petites créatures et les expressions attendrissantes traverse l’humanité depuis toujours. Au fil du parcours, le visiteur découvre aussi les racines japonaises du kawaii, terme qui signifie « mignon ». L’esthétique possède une histoire ancienne et s’est progressivement transformée en véritable langage visuel. Là encore, l’exposition fonctionne comme une quête. Chaque œuvre s’inscrit comme une pièce du puzzle.

Annette Messager, "Faire des cartes de France", 2000, tissu, fibre végétale, métal, Villeneuve d’Ascq, LaM - Musée d'art moderne, d'artcontemporain et d’art brut
Annette Messager, « Faire des cartes de France », 2000, tissu, fibre végétale, métal, Villeneuve d’Ascq, LaM – Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut

Deuxième indice : pourquoi avons-nous envie de serrer le mignon dans nos bras ?

une envie immédiate de protection ? Le texte du neurologue Pierre Lemarquis, proposé dans le catalogue de l’exposition, est consacré à cette réaction face au « mignon ». Il y évoque les travaux de l’éthologue Konrad Lorenz sur les caractéristiques physiques susceptibles de déclencher des comportements empathiques : une tête plutôt voumineuse, de grands yeux, des joues bombées, des extrémités courtes. Autrement dit, derrière l’apparente frivolité du « trop mignon » se cache une mécanique émotionnelle.

Le conte change alors légèrement de nature. Ce qui semblait n’être qu’une promenade réjouissante devient une exploration de nos propres réactions. Pourquoi trouvons-nous telle créature irrésistible ? Pourquoi avons-nous envie de sourire devant tel visage ? Pourquoi certaines œuvres pleines de peluches nous donnent-elles envie de nous rapprocher plutôt que de simplement les regarder ?

Le niveau japonais : kawaii, douceur et vulnérabilité

Le parcours nous entraîne au Japon. Le kawaii apparaît comme une façon de représenter la vulnérabilité, la douceur et l’attachement. Des objets anciens aux créations contemporaines de Takashi Murakami, le mignon se transforme, se commercialise, se popularise, mais conserve cette capacité à provoquer une réaction affective immédiate.

Puis vient la Corée, comme un nouveau chapitre. Un autre chemin conduit vers la Corée du Sud et la culture hallyu. Ici, le mignon prend une autre forme avec l’aegyo, cette manière d’exprimer une douceur et une attitude enfantine dans les relations sociales. Le phénomène irrigue la musique K-pop, les séries K-dramas et plus largement la culture populaire sud-coréenne. Le parcours ouvre alors une nouvelle porte : celle d’une société où la douceur devient un langage relationnel. Les artistes contemporains comme Kunkwon Woo ou Yunzo Paek prolongent cette dimension à travers des univers qui empruntent au conte, au mythe ou à une figuration volontairement naïve. Comme dans toute bonne histoire, le décor change, mais le fil narratif demeure : chercher ce qui nous attendrit, ce qui nous rassure et ce qui nous relie aux autres.

Charles Hascoët, Furby (2026)

Le niveau bonus : retrouver l’enfance

Et puis surgissent les Furby. Impossible de ne pas les reconnaître pour toute une génération. L’artiste Charles Hascoët les transforme en sujets de peinture à l’huile. Ces jouets, associés aux années 1990, quittent leur statut d’objets de consommation pour devenir des fragments de mémoire. L’exposition fait ici apparaître une nouvelle piste, celle de la nostalgie.

Dans son travail, l’artiste évoque le traumatisme de l’abandon et le besoin de réconfort. Le « mignon » se mue en une machine à remonter le temps. Les Furby deviennent des souvenirs matérialisés, des objets auxquels nous attachons une charge affective.Une manière de comprendre pourquoi l’esthétique du « cute » connaît aujourd’hui un tel succès : elle offre une parenthèse dans un monde saturé d’informations et d’inquiétudes.

Suse, acropole temple d'Inshushinak (Iran actuel), Jouet en forme de hérisson, 1500-1100 avant Jésus-Christ, bitume, calcaire, Paris, musée du Louvre,département des Antiquités orientales
Suse, acropole temple d’Inshushinak (Iran actuel), Jouet en forme de hérisson, 1500-1100 avant Jésus-Christ, bitume, calcaire, Paris, musée du Louvre, département des Antiquités orientales

Une exposition où l’on se perd volontairement

C’est peut-être ce qui fait la singularité de « Trop mignon ! L’art du bonheur » : son caractère foisonnant. Il y a beaucoup d’œuvres, beaucoup d’époques, beaucoup de cultures et plusieurs niveaux de lecture. Mais l’exposition ne demande pas forcément de tout retenir. Elle invite plutôt à se laisser guider par les indices. On peut prendre un chemin, revenir sur ses pas, s’arrêter devant une œuvre inattendue. Comme dans un conte, on rencontre des personnages qui semblent appartenir à des histoires différentes avant de comprendre qu’ils partagent quelque chose. Un mini hérisson prêt à s’élancer sur des roulettes. L’esprit farceur d’une poupée Kachina. Une carte de France constituée de multiple peluches, celle d’Annette Messager. Un paysage incrusté de sucettes signé Jim Shaw… Tous racontent, à leur manière, notre besoin de tendresse.

Et si le « mignon » n’était pas si innocent ?

C’est le dernier retournement du conte. À force de nous faire sourire, l’exposition finit par poser des questions plus sérieuses. Que cherchons-nous dans ces images rassurantes ? L’esthétique du « cute » peut aussi devenir un outil critique. En jouant avec nos réflexes affectifs, les artistes détournent notre regard, brouillent les frontières entre attraction et malaise, nostalgie et consommation.

Le mignon agit sur nous. Et c’est peut-être la dernière clé à emporter en quittant le parcours : après avoir traversé tous ces mondes, le visiteur comprend que l’exposition cherche à comprendre pourquoi nous avons tant besoin de mignonnerie. Le conte s’achève alors, mais la partie continue. Il reste quelques indices en tête, des images qui reviennent et cette curieuse impression d’avoir moins visité une exposition que traversé un monde parallèle.

« Trop mignon ! L’art du bonheur », au Louvre-Lens, jusqu’au 18 janvier 2027

> Réservation louvrelens.fr
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