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Gilles Barbier au Musée Regards de Provence : habiter la peinture

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"Habiter la peinture", Gilles Barbier. Collage et crayon sur nature morte (Zurbaran), 1992-2026

Gilles Barbier expose à Marseille, au Musée Regards de Provence. Soit, dix ans après « Écho système » à la Friche Belle de Mai en 2015. Quarante œuvres sur le thème : habiter la peinture. Une grande partie produite pour l’occasion. Jusqu’au 27 septembre. Visite guidée.

Gilles Barbier, « Habiter la viande (Quart de boeuf) » (2026)

Trois axes : habiter la peinture, habiter le corps, habiter le temps.

Entre peintures monumentales, sculptures et collages, l’exposition articule avec évidence un motif central de son travail : « Habiter ». C’est l’un des énoncés majeurs de ce que Gilles Barbier appelle son « Jeu de la Vie ». Trente ans de pratique.

Gilles Barbier l’a compris il y a longtemps. Son travail avance sur un format incompatible avec le récit linéaire classique. Il produit des zones actives, des intensités locales et des séquences temporelles discontinues. « Je travaille par foyer, comme sur des îles formant archipel », confie t-il. À l’instar des atomes d’une molécule, il décrit une structure plus grande que le format rétrospectif peine à restituer. « Ce que je cherche à traduire, à chaque exposition, ce sont les articulations. Il poursuit. J’apprends, depuis toujours, à parler ma propre langue.» C’est le fragment d’un tout organique.

Gilles Barbier, « Le Petit Peintre », pion 2026

Tout commence par une sédimentation. Une chaise d’atelier. Des années à essuyer les surplus de peinture dessus. La matière s’accumule. Une « peau » se forme. Gilles Barbier ne nettoie pas. Il observe. « La chaise a poussé toute seule », dit-il. Ce geste non intentionnel devient le point de départ d’une œuvre. Puis d’une philosophie entière.

Ce n’est pas la première fois que la peau l’intéresse. En 2019, il s’était déjà penché sur cette idée. La peau comme organe du travail. « On peut voir la peinture comme un épiderme, l’enveloppe de son être symbolique. Avec des couches, son dessus, son dessous, sa pulsation interne, sa sensibilité, sa chair de poule… » La chaise n’est qu’une confirmation de ce pressentiment ancien.

Trois œuvres, un même principe

La première salle présente trois pièces fondatrices : Un Paysage, La Fondue, Pollution Nocturne. Trois variations sur un même principe : la concrétion.
Pendant un an, l’atelier entier est devenu matière. Vieux pots, acrylique accumulé, résidus de travail. Rien n’est écarté. À chaque tableau est associé un personnage. À l’image de l’artiste. Gilles Barbier les fabrique depuis une trentaine d’années. « Ce sont des pions, comme ceux d’un jeu de plateau, des figures aux yeux clos, que je définis et déplace au fil du temps. » Ces incarnations sont des trajectoires plus que des identités. Ainsi l’œuvre ne représente pas. Elle est le résultat d’un processus.

Gilles Barbier, « Habiter la peinture-Le Paysage » (2026)

Gilles Barbier convoque une référence inattendue. Alphonse Allais, 1897. Avant Malevitch, avant Klein, l’humoriste français décrit dans l’album Primo-avrilesque des monochromes conceptuels. Par exemple, la toile rouge s’intitule « Cueillette de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la Mer Rouge ». Le titre fait l’œuvre. L’exposition au Musée Regards de Provence ouvre le 1er avril. L’artiste saisit la date. Il crée sa propre série de monochromes, dont un jaune « emmental », bien sûr. Cohérence du concept, humour de l’histoire de l’art. L’humour est-il une forme de rigueur ? Rire et penser en même temps, n’est ce pas le rôle de la farce, dans son usage premier ?

Gilles Barbier oppose deux postures. D’un côté, le « mental » : l’idée surplombant la matière, le peintre comme décideur externe. De l’autre, l’ « emmental ». Un glissement sémantique, un jeu de mots assumé. Comme le fromage qui mature de l’intérieur, la pensée se loge dans la matière. Elle prend le temps. Elle intègre la transformation. C’est une façon d’être avec l’œuvre. Peut-on faire confiance à la lenteur ? Est-ce que ralentir, c’est déjà créer ?

Habiter, plutôt que regarder

Dans les salles suivantes, la question du corps s’impose. Les petites architectures que Gilles Barbier construit ne sont pas faites pour être traversées. Elles fonctionnent comme des « serrures pour le regard ». On ne rentre pas dedans physiquement. On s’y loge mentalement. Comme devant une nature morte. On s’installe. On obtient un point de vue autrement inaccessible.

Habiter… C’est le paradoxe central de l’exposition. Gilles Barbier y revient sans cesse. Une conscience capable de concevoir l’infini. Un corps condamné à la finitude. Habiter la peinture, habiter la viande : même métaphore. L’incarnation comme violence douce. Cette tension, l’artiste refuse de la résoudre. Elle constitue le moteur de l’œuvre. L’inachèvement n’est pas un défaut. C’est la condition même de ce travail fondé, selon ses propres termes, sur « la durée et l’inachèvement ». Comment vivre avec cette contradiction ? L’art peut-il l’apaiser ou seulement l’exposer ?

Gilles Barbier_ »Naufrages – Des mouches devant les yeux » (2025)

Les mouches et le temps qui ralentit

Les natures mortes sont des « mécaniques temporelles », dit Barbier. Juan Sánchez Cotán suspend ses objets juste avant la chute. La tension est là, figée. C’est alors que les mouches entrent en scène ; symboles de la décomposition mais aussi d’une vitalité vibrionnante. « Quand le regard fatigue, quand le temps meurt, les mouches arrivent.» Elles profitent de l’arrêt pour renaître. La fin d’un état devient le début d’un autre.

Visuellement, les rubans tue-mouches rythment verticalement l’espace et les mouches sont autant de notes sur des portées entremêlées. Un « bruit » visuel, structuré. Gilles Barbier travaille sur polyester. Ainsi les encres acryliques sèchent moins vite. Le support ne boit pas le pigment. On peut retirer, superposer, construire par strates transparentes comme les glacis de l’huile ancienne. Le regard ralentit. Les couches s’accumulent. Le temps est là, visible dans la matière.

Cette exposition confirme une chose essentielle : le travail de Gilles Barbier avance par adhérence. Par reprises, par dérives contrôlées. Depuis 30 ans, sous des formes toujours différentes, il pose la même question : comment produire, d’œuvre en œuvre, un habitat symbolique depuis lequel repenser le monde sans le réduire ?
La réponse n’est jamais close.

> Le site de l’artiste Gilles Barbier
> Infos pratiques sur l’expo Habiter au Musée Regards de Provence