À 90 ans, Martial Raysse, l’icône du Nouveau Réalisme égaye le Musée Magnelli, musée de la céramique de Vallauris. Entre sculptures facétieuses et pied-de-nez aux conventions, le maître livre une leçon de poésie absolue. Intitulée « D’une flèche mon cœur percé – Statues de Martial Raysse », l’exposition se tient jusqu’au 28 septembre 2026.

Lors d’une visite commentée ce 12 juin, la commissaire de l’exposition, Céline Graziani, a tenté de décoder le mystère Martial Raysse. Elle a rappelé la nature pluridisciplinaire de son travail. « La poésie demeure le fondement de sa création, enrichissant ses œuvres visuelles d’une dimension littéraire », a-t-elle expliqué avec tout le sérieux requis. La réponse du maestro de 90 ans ne s’est pas fait attendre. Toujours adepte du contre-pied et d’une modestie toute relative, l’artiste a immédiatement complété la théorie : « Dans la poésie, il y a Ronsard et Mallarmé, je suis le troisième. » Voilà qui a le mérite d’être clair. Le message est passé avec le sourire, mais le panthéon personnel de Raysse affiche désormais complet.
L’hybridation joyeuse contre le sérieux des mythes
« Il suffit d’un ajout, un objet, une couleur, et soudain la statue prend sens », témoigne Martial Raysse devant la sculpture en bronze intitulée Arraches-toi ! (2016). Ici, l’artiste revisite la figure mythologique du faune. Cette créature hybride se confronte à une expression contemporaine. Ses jambes se mêlent à une matière végétale, entre enracinement et libération. Le titre claque comme une injonction familière de la rue. Un objet cylindrique à l’apparence industrielle et que l’on imagine lourd accentue ce décalage. Martial Raysse fait coexister l’héritage antique et le langage actuel avec une légèreté désarmante. Le mouvement chorégraphique de la sculpture, crée un dynamisme qui ancre la pièce dans la modernité, malgré une potentielle lecture classique de la représentation. La modernité ne découle pas seulement de l’objet ajouté, mais intrinsèquement du traitement de la matière elle-même, qui recouvre et transforme la figure.
L’illusion collective et la solitude humaine
Martial Raysse excelle dans l’art du contre-pied. Son œuvre de 2018, Seuls au monde, dessine une foule compacte. Les corps en papier et pierre noire se serrent étroitement. Une pancarte proclame un « NOUS » solidaire. Pourtant, le titre contredit immédiatement cette apparente unité. Malgré la proximité physique, chaque personnage demeure enfermé dans sa propre bulle. Cela renvoie aussi à un thème d’actualité : l’enfermement numérique. Martial Raysse interroge le lien social avec une ironie mordante. Sa technique bidimensionnelle donne une seule épaisseur aux corps, tout en réussissant à saturer l’espace et à donner l’impression de volume.
L’art du dialogue et de la mise en abyme
« Dans ma vie, il y a toujours eu la peinture à côté de la sculpture, ou la sculpture à côté de la peinture, c’est comme la main droite et la main gauche », explique l’artiste. Dans son œuvre Un théâtre ad vitam (2009), la peinture et la sculpture fusionnent, participent à une mise en scène totale. Un jeune homme sculpté contemple une toile habitée par trois personnages énigmatiques. Ce face-à-face engendre un jeu de miroirs. La statue regarde la peinture qui, en retour, scrute la sculpture. L’artiste instaure ainsi une tension subtile entre l’innocence du spectateur et le voyeurisme de la scène.
L’importance de la couleur s’impose immédiatement au regard. L’usage du violet dans cet ensemble frappe les esprits. Face aux liens chromatiques entre ses personnages, l’artiste ne cache pas son émotion. Le violet d’une chaussure répond ainsi subtilement à celui de la robe d’une autre figure. Des motifs vestimentaires aux proportions changeantes entre les figures et le paysage dans une parfaite corresponcance.
L’apothéose d’un parcours sans frontières
Le regard de Martial Raysse sur les femmes s’exprime à travers des références mythologiques puissantes, de Suzanne à Actéon(e). Cette liberté thématique s’appuie sur une hybridation constante des matériaux. Le bronze, le plastique, le plâtre et le bois se mêlent dans un joyeux désordre organisé. L’apothéose finale d’« Un théâtre ad vitam » illustre la conviction centrale de ce créateur insatiable. Pour lui, la peinture et la sculpture ne sont pas séparées. Ce sont deux pratiques sœurs, indissociables de son identité artistique depuis plus de quarante ans.
Martial Raysse se confie : « Au début, comme beaucoup de jeunes artistes, j’ai cherché à me révolter contre mes prédécesseurs pour créer du nouveau. Avec le temps, j’ai travaillé la technique et le savoir-faire des maîtres anciens. Je me place désormais volontairement dans une « stricte obédience » à leur égard. Autour de cette notion s’articule toute ma démarche actuelle. » À 90 ans, Martial Raysse prouve que son esprit créateur n’a pas pris une ride.
Infos pratiques
> Exposition « D’une flèche mon coeur percé – Statues de Martial Raysse » à Vallauris
