Promulguée le 7 juillet 2016, la loi relative à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine, dite LCAP, a inscrit dans le droit français un principe nouveau : la création artistique est libre. Dix ans plus tard, si ce principe demeure un socle fort, la pratique montre que la création artistique continue d’être l’objet de pressions et de censures sur les plateformes numériques. Quelles dynamiques de résistance serait-il urgent d’adopter ?
La censure culturelle sur les réseaux sociaux opère par algorithmes, par pressions virales, par auto-censure anticipée. Dans ce paysage, de plus en plus d’acteurs du monde de l’art développent des stratégies de résistance. Non pas contre une loi, mais contre un pouvoir diffus qui rappelle le despotisme doux décrit par Tocqueville : un contrôle sans coercition, mais aux effets bien réels sur la visibilité des œuvres et la liberté du débat esthétique.
Anticiper la polémique : la résistance institutionnelle
Face aux risques de signalement, de retrait de contenus ou de campagnes d’indignation, certaines institutions culturelles ont cessé de réagir dans l’urgence. Elles anticipent.
• Chartes affirmant clairement l’attachement à la liberté de création.
• Stratégies éditoriales préparées en amont pour les œuvres jugées « sensibles ».
• Discours curatoriaux renforcés, accessibles et pédagogiques, diffusés avant même que la controverse n’éclate.
Cette préparation vise un objectif précis : reprendre la maîtrise du récit. Ne pas laisser les plateformes ni les dynamiques virales définir seules le sens des œuvres. Résister ici, ce n’est pas provoquer, mais tenir une ligne claire face à la normalisation algorithmique du visible.
Faire front commun : alliances et solidarités
L’isolement est l’un des leviers majeurs de la censure douce. En réponse, le monde culturel doit s’organiser collectivement.
• Coopérations entre musées, galeries, associations professionnelles et structures de défense de la liberté artistique.
• Mutualisation des compétences juridiques, médiatiques et numériques.
• Soutien public aux artistes ou aux programmations attaquées en ligne.
Ces alliances permettent de transformer un cas isolé en enjeu public. Elles déplacent le débat du terrain émotionnel des réseaux vers un espace collectif, documenté et contradictoire. Une logique profondément tocquevillienne : face à la pression de la majorité, seule l’association volontaire des citoyens permet de préserver la liberté.
Déjouer les algorithmes : récits alternatifs et espaces autonomes
La résistance doit passer par l’invention de nouvelles formes de diffusion.
• Contre-récits artistiques intégrant la critique explicite de la modération et de la visibilité algorithmique.
• Détournement des codes des plateformes : ironie, formats hybrides, mise en scène de la censure elle-même.
• Développement d’espaces indépendants : sites propres, newsletters, podcasts, archives numériques, expositions physiques réinvesties comme lieux de débat.
En réduisant la dépendance aux grandes plateformes, ces stratégies doivent permettre de redonner aux acteurs culturels une capacité d’initiative éditoriale. Elle rappellent que la liberté artistique ne se joue pas seulement dans le contenu des œuvres, mais dans les conditions de leur circulation.
L’Académie des beaux-arts (France) a publié un communiqué le 16 février 2022 dénonçant la censure algorithmique de réseaux sociaux qui ne font « aucune différence entre œuvres d’art et simples images », entravant ainsi la promotion d’œuvres majeures. Elle cite notamment La Liberté guidant le peuple (1830) d’Eugène Delacroix et L’Origine du monde de Gustave Courbet (1866) comme exemples d’œuvres problématiques pour les filtres automatiques.
La censure contemporaine dans le champ culturel n’impose pas le silence : elle le suggère, l’oriente, l’automatise. Face à ce pouvoir doux mais structurant, le monde de l’art ne se contente plus de dénoncer. Il doit s’organiser, s’allier, inventer. Une résistance discrète, mais stratégique, qui redonne au débat esthétique sa fonction politique essentielle : ouvrir des espaces de pluralité là où tout incite à la conformité.

![[Étude] L’intelligence artificielle face à la censure artistique mondiale](https://great-artmag.com/wp-content/uploads/2007/12/joel-ducorroy-218x150.png)











