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vendredi 3 avril 2026
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« Une amitié si française » – Madame de Sévigné et Madame de La Fayette

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Il est des amitiés qui traversent les siècles sans jamais vraiment entrer dans la mémoire collective. Celle qui unit Madame de Sévigné et Madame de La Fayette appartient à cette catégorie paradoxale : centrale et pourtant discrète. Avec Une amitié si française, paru en janvier 2026 chez Allary Éditions, Jean-Noël Liaut exhume 43 années d’un compagnonnage intellectuel et affectif d’une intensité rare, noué au cœur du XVIIe siècle.

Au cœur du XVIIe siècle, quand Versailles invente le théâtre du pouvoir, Jean-Noël Liaut choisit d’en explorer les coulisses littéraires largement méconnues, ou plutôt largement oubliées. Une amitié si française ressuscite ainsi le duo incandescent formé par Madame de Sévigné et Madame de La Fayette, unies par une affection sans failles pendant 43 ans et qui illumina le paysage littéraire français. L’une a la plume vive, tranchante, prompte à saisir l’instant ; l’autre cisèle les silences et affine l’analyse de l’âme humaine. L’une incarne la joie de vivre, le goût des lettres échangées et des facéties ; l’autre, plus sombre, incarne un pessimisme naturel. Surtout, Jean-Noël Liaut rappelle qu’elles furent parmi les esprits les plus brillants de leur temps et marquèrent ainsi l’histoire de la littérature. Deux femmes qui, contrairement à la plupart de leurs contemporaines, « refusèrent de vivre bâillonnées », préférant incarner la plus grande « liberté géographique et intellectuelle ».

C’est tout le mérite de cet essai historique de nous rappeler à quel point ces deux femmes – et bien d’autres qui constituèrent notamment le groupe des Précieuses (lire encadré) – incarnèrent le génie français. Veuve précoce à vingt-cinq ans, Marie de Sévigné affirmait avec superbe : « Une fois suffisait amplement », rejetant tout remariage pour préserver sa souveraineté. Marie-Madeleine de La Fayette, quant à elle, s’était inventé une indépendance singulière : vivant séparée d’un « époux fantôme » dont on ne savait s’il était « mort ou en vie », elle s’était réservé le droit de choisir sa propre société, attirée par l’éclat de son génie. Entre elles circulait ce feu d’une « amitié sans nuages » née à l’aube de leurs 20 ans et que la maladie vint rompre des décennies plus tard. Madame de Sévigné écrivait à sa complice :

« Résolvez-vous, ma belle, de me voir soutenir toute ma vie à la pointe de mon éloquence que je vous aime plus encore que vous m’aimez »

Cette indépendance se doublait d’un courage politique rare sous le règne du Roi-Soleil. Ces deux femmes n’ont jamais sacrifié leur amitié sur l’autel de la raison d’État. Quand Nicolas Fouquet, le Surintendant déchu, fut jeté au cachot, Madame de Sévigné brava la disgrâce royale pour manifester son soutien indéfectible. De même, Madame de La Fayette resta fidèle au Cardinal de Retz, le rebelle de la Fronde, en plein absolutisme triomphant. « Je ne suis pas de ces gens qui quittent les amis quand ils sont malheureux », semblaient-elles dire en chœur. Cette droiture d’âme, cette capacité à dire « non » aux oukases du pouvoir, font d’elles des figures de résistance intellectuelle, ce que ne furent pas bien des hommes de leur temps.

Jean-Noël Liaut est biographe et traducteur, auteur chez Allary Éditions d’Elle, Edmonde, sur Edmonde Charles-Roux (2017), de Nancy Mitford, la dame de la rue Monsieur (2019), Andy Warhol, Le renard blanc (2022) et La Princesse insoumise, consacré à Gayatri Devi. Son dernier livre paru, Une amitié si française (2026)
Crédit Photo : ©Olivier Marty

Jean-Noël Liaut excelle à montrer que l’écriture n’était pas pour elles un passe-temps, mais un acte de liberté pure. Madame de Sévigné, dont la plume « révolutionnait à jamais l’art de la correspondance », savait que chaque lettre était une arme et une cuirasse contre les vanités. Reine de la « punchline » comme on dirait aujourd’hui, elle écrivait avec une lucidité implacable : « Le monde n’est qu’une comédie, où il faut faire son personnage avec les autres ». Elle percevait déjà la « communication des petits esprits » comme une « humeur empoisonnante » dont il fallait se protéger par l’ironie. De son côté, Madame de La Fayette, inventrice du roman psychologique, inventait une morale de la méfiance : « Si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci, vous serez souvent trompée : ce qui paraît n’est presque jamais la vérité ».

En « aimantant les plus grands esprits », elles ne se contentaient pas de tenir salon ; elles changèrent la langue française, exigeant d’elle une clarté et un dépouillement qui devinrent l’épure du classicisme. Si l’on s’accorde à dire, avec Jean-Noël Liaut, qu’elles ont « fécondé l’esprit français », c’est qu’elles ont arraché la littérature aux pesantes éruditions pour qu’elle soit le reflet de la vie. Madame de Sévigné a accompli ce prodige de transcender le genre épistolaire. « Je n’ai point de style, je n’ai que des vérités », s’exclamait-elle, alors même qu’elle inventait une prose libérée de la rhétorique. Madame de La Fayette a opéré une révolution tout aussi radicale : elle a inventé l’intériorité moderne. Avec La Princesse de Clèves, elle a substitué l’aventure au sentiment qui se joue dans le huis clos de la conscience. « C’est assez que d’être », disait-elle avec une économie de moyens qui préfigurait déjà Stendhal ou Proust. Toutes deux n’étaient pas les muses de Boileau ou de La Rochefoucauld, qui les fréquentaient assidûment ; elles en étaient les paires. En polissant leurs propres textes comme ceux de leurs amis, elles ont fixé ce point de perfection où la langue française, selon le mot de Mme de Sévigné, devient « un air que l’on respire sans y penser ». Comme l’écrit l’auteur, elles furent les « canons dissimulés sous des fleurs » de notre littérature, prouvant que l’indépendance d’esprit résiste aux tempêtes du siècle.

Aude SEYSSEL

Les Précieuses : un laboratoire pour l’esprit

Molière a jeté un regrettable brouillard sur les salons littéraires féminins du XVIIe siècle. En figeant les « Précieuses » dans la caricature de pimbêches ridicules, il a commis au regard des siècles à venir une redoutable injustice contre celles qui furent les véritables architectes de la modernité littéraire. Comme le rappelle Jean-Noël Liaut, la Préciosité fut en effet un mouvement d’émancipation intellectuelle et linguistique sans précédent.

Au sommet de cette pyramide de l’esprit se trouvait Catherine de Rambouillet qui tenait salon à Paris, dans sa célèbre « Chambre bleue ». C’est là, puis chez Madeleine de Scudéry, l’une des auteurs les plus prolifiques et célèbres de son temps, que s’est forgée la langue française moderne. On leur doit l’épuration du vocabulaire, la traque des archaïsmes et l’invention de nuances psychologiques. Leur rôle fut aussi éminemment politique. Madame de Sablé, la Comtesse de La Suze ou encore Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, utilisèrent ces cercles pour revendiquer un droit à l’existence autonome. La Préciosité était un bouclier contre la brutalité du mariage forcé et l’esprit une « citadelle de liberté ».

Comme le note Jean-Noël Liaut, elles « cherchaient à se réapproprier leur destin par le verbe », inventant des genres nouveaux : la maxime, le portrait ou encore le conte de fées. Madame de Sévigné et Madame de La Fayette ont repris à leur compte cette volonté de « nommer les choses avec une justesse souveraine ». Si la langue française est aujourd’hui capable d’exprimer les plus infimes tourments, elle le doit à ces femmes qui, avant de devenir des cibles pour la satire, furent les pionnières d’un art de vivre et de penser où l’intelligence était la seule aristocratie qui vaille.
AS