Les 5 questions structurantes que soulève l’édition 2026 de l’Opline Prize
- Qui est l’auteur à l’ère de l’intelligence artificielle ?
Lorsque des œuvres sont co-produites par des algorithmes, des données ou des systèmes autonomes (Primavera De Filippi, Frederik De Wilde, Jeanne Morel & Paul Marlier), la figure de l’artiste se transforme : reste-t-il créateur, ou devient-il facilitateur de processus ? - Peut-on encore distinguer le vivant de l’artificiel ?
Les pratiques biomédiatiques et les écosystèmes hybrides (Alizée Armet, Yue Cheng, Aurèce Vettier) brouillent les frontières entre biologique et technologique. Le vivant devient-il un modèle, un matériau, ou un partenaire ? - Les technologies numériques renforcent-elles ou subvertissent-elles les structures de pouvoir ?
Entre critique du capitalisme de surveillance (Albertine Meunier), exploration des réseaux invisibles (Olivier Auber) et questionnement des deepfakes (Tamiko Thiel), les artistes interrogent : la technologie émancipe-t-elle ou contrôle-t-elle davantage ? - Comment percevoir le réel dans un monde saturé d’images et de simulations ?
Les dispositifs immersifs, illusions optiques et réalités augmentées (Marie Maillard, Mathieu Valade, Julie Stephen Chheng) posent une question centrale : que devient notre expérience du réel lorsque celui-ci est constamment médiatisé ? - L’art doit-il expliquer le monde ou créer des expériences sensibles de sa complexité ?
Face à des œuvres qui privilégient l’incertitude, la relation et l’expérience (Véronique Béland, Frederik De Wilde), une tension apparaît : l’art contemporain doit-il clarifier les enjeux ou, au contraire, maintenir leur opacité ?
Quels artistes façonnent l’art à l’ère de l’IA générative ? Le prix artistique Opline Prize 2026 réunit 18 artistes dont les pratiques dessinent un paysage particulièrement révélateur de la création contemporaine à l’ère de l’intelligence artificielle. Le lauréat sera révélé le 6 juin, à l’occasion de Nuit Blanche à Paris, au terme d’un mois de vote public en mai et de rencontres. Cette 18e édition est placée sous le signe explicite de « l’IA : générative-génération ».
« Les artistes ne se contentent plus d’intégrer le numérique, ils en explorent les structures profondes, les imaginaires et les effets sur nos sociétés. »
Les frontières traditionnelles entre les médiums sont absorbées dans des dispositifs hybrides, souvent immersifs, interactifs et évolutifs. Chez Alizée Armet, les œuvres prennent la forme d’écosystèmes sensibles où coexistent plantes, bactéries, capteurs et intelligence artificielle. Ses installations bio-médiatiques ne sont pas des objets, mais des milieux, où humains et non-humains interagissent dans des processus ouverts et instables.
Cette logique systémique se retrouve chez plusieurs autres artistes nominés. Véronique Béland conçoit des machines génératives capables de traduire des phénomènes invisibles en récits poétiques. Ses dispositifs transforment des ondes cosmiques, des données physiologiques ou des signaux électromagnétiques en textes, en musique ou en images. Frederik De Wilde, quant à lui, développe des environnements où la blockchain et l’intelligence artificielle deviennent des milieux vivants, des écosystèmes en co-évolution. Cette transformation de l’œuvre en système est également au cœur du travail de Primavera De Filippi. Avec ses Plantoids, l’artiste et chercheuse imagine des sculptures autonomes capables de se reproduire grâce à la blockchain, en commanditant elles-mêmes de nouvelles versions d’elles-mêmes. Ces formes hybrides interrogent les notions de propriété, d’auteur et de gouvernance à l’ère des technologies décentralisées.
La question de l’auteur est profondément re-configurée à l’ère de l’IA. L’artiste n’est plus le seul producteur de formes. Il partage ce rôle avec des algorithmes, des bases de données, des systèmes automatisés. Jeanne Morel et Paul Marlier illustrent ce déplacement en traduisant les ondes cérébrales d’une danseuse en apesanteur en sculptures numériques génératives. Le corps devient une interface, un capteur, un générateur de formes. De même, Sarah Silverblatt-Buser place le corps au centre de ses expériences immersives, où la danse devient un langage interactif, une manière d’habiter les environnements virtuels.
Plusieurs artistes adoptent une posture critique. Albertine Meunier s’attaque frontalement aux dérives du numérique contemporain, en particulier à la pollution informationnelle. Ses œuvres révèlent les mécanismes du capitalisme de surveillance, en transformant les données personnelles en matériau artistique. Elle expose ainsi l’intimité capturée par les plateformes, tout en utilisant l’humour et le détournement comme stratégies de résistance.
Quels sont les dangers des deepfakes ? Tamiko Thiel aborde la question à travers des installations participatives où les visiteurs voient leur propre visage manipulé par des réseaux neuronaux. L’expérience est troublante, car elle confronte directement chacun à la fragilité de son identité à l’ère des images générées. Olivier Auber, pionnier des réseaux numériques, interroge depuis plusieurs décennies les structures invisibles qui organisent nos interactions en ligne. Ses travaux sur les « perspectives anoptiques » mettent en lumière les dimensions politiques des architectures numériques, suggérant que le pouvoir réside moins dans la surveillance que dans l’invisibilité des systèmes.
Parallèlement à ces approches critiques, certains artistes explorent les potentialités créatives de l’intelligence artificielle. Alessandro Bavari mêle photographie, peinture, animation et IA pour produire des univers visuels hybrides, où les références classiques se transforment en visions futuristes. Aurèce Vettier, nom d’un projet artistique fondé par Paul Mouginot, développe une « sur-nature » générée par algorithme, où des formes organiques impossibles sont transposées en peintures, sculptures ou tapisseries. La question du vivant traverse en effet une grande partie de la sélection. Chez Yue Cheng, elle prend la forme d’écosystèmes spéculatifs inspirés de la crise écologique. Son installation Sphère 3 imagine un refuge post-apocalyptique, où humains, champignons et machines coexistent dans un environnement artificiel. Les signaux biologiques y sont traduits en sons, créant une forme de communication inter-espèce.
La question de la perception apparaît centrale. Mathieu Valade explore les illusions optiques et les effets de mise en abîme, en intégrant des écrans dans ses sculptures. Ses installations jouent avec la répétition, la réflexion et la lumière pour créer des espaces instables, où le regard vacille entre réalité et illusion. Marie Maillard, de son côté, infiltre les institutions avec des œuvres en réalité augmentée, invisibles à l’œil nu et activées par le regard via un smartphone. Elle transforme ainsi les lieux en espaces fictionnels, où se superposent différentes couches de réalité.
La dimension immersive et perceptive est présente dans le travail de Julie Stephen Chheng, qui mêle livre, illustration et dispositifs interactifs. Ses œuvres invitent le spectateur à entrer dans des récits ouverts, à activer les images, à explorer des univers inspirés du conte et du monde animal. La technologie y est utilisée de manière discrète, comme un outil poétique permettant de révéler l’invisible.
Plusieurs artistes développent des dispositifs capables de générer des récits à partir de données ou d’interactions. Mathilde Soares-Pereira mêle ainsi enquête sociologique et fiction. Son travail, nourri par une expérience personnelle du monde de la nuit, interroge les rapports de pouvoir, les dynamiques de genre et les représentations sociales. En articulant réalité et fiction, elle propose des récits situés, ancrés dans des expériences vécues.
Sébastien Loghman, quant à lui, explore les questions d’identité et de représentation à travers des dispositifs vidéo hybrides. Ses œuvres jouent avec les codes du cinéma, de la réalité virtuelle et de l’animation pour créer des images instables, où les frontières entre réel et fiction se brouillent.
« L’édition 2026 témoigne d’un passage vers une condition post-numérique », affirme Michèle Robine, fondatrice de Opline Prize. Au-delà de la compétition, c’est cette diversité cohérente qui fait la force de cette 18e édition. Elle dessine les contours d’une génération qui ne cherche plus à représenter le monde, mais à en re-configurer les conditions d’existence. Le lauréat, dévoilé le 6 juin, à la Sorbonne à Paris, viendra incarner cette dynamique, sans en épuiser la richesse.
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