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Picasso et la céramique : l’ivresse de Vallauris, un marché en plein essor

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La maison de ventes Tajan a consacré une nouvelle vacation aux céramiques de Pablo Picasso, le 25 février 2026. Une vente de plus dans une série suivie, qui confirme l’ascension continue de ces œuvres sur le marché de l’art. Les céramiques de Picasso s’imposent comme un segment stratégique. Les adjudications soutenues traduisent une reconnaissance tardive : la céramique n’est pas une parenthèse dans l’œuvre de Picasso, mais un chapitre majeur.

Que serait Vallauris sans Pablo Picasso ? À l’inverse, Picasso serait-il devenu l’artiste total que l’on connaît sans Vallauris ? L’histoire qui les lie dépasse la simple collaboration. Elle relève d’une transformation réciproque.

Picasso découvre la céramique très tôt. Il a une vingtaine d’années lorsqu’à Paris, son ami Paco Durrio (1868-1940) l’initie à l’étude des céramiques de Paul Gauguin. Ensemble, ils explorent les possibilités du modelage. Picasso expérimente, sans méthode encore. Les essais restent sporadiques. En 1929, il peint un vase du céramiste néerlandais Jean van Dongen. Mais la passion demeure latente. L’occasion surgit après-guerre. À la Libération, Picasso passe de plus en plus de temps dans le sud de la France. Il séjourne à Antibes en 1946, rend visite à Henri Matisse à Nice, retrouve la lumière méditerranéenne et une forme d’apaisement personnel. L’été 1946, à 65 ans, il se rend pour la première fois à Vallauris, village des Alpes-Maritimes réputé pour ses poteries, entre Cannes et Antibes. Avec Françoise Gilot, il visite l’atelier Madoura, dirigé par Suzanne Ramié et Georges Ramié.

Picasso « Tête », céramique (1956)

La rencontre avec les Ramié s’avère décisive. Le couple d’artisans propose à Picasso de créer trois pièces en terre cuite. L’artiste accepte. Picasso redécouvre la sensation de la terre humide sous les doigts, le poids, la résistance, l’attente de la cuisson. Il esquisse des idées sur papier. L’année suivante, il revient avec un portfolio de croquis débordant. À la sortie du four, lorsqu’il découvre le rendu spectaculaire des premières pièces, le coup de foudre est total. En 1948, il s’installe à Vallauris, Madoura devient son laboratoire. Picasso travaille d’abord avec Suzanne Ramié, le tourneur Jules Agard est mis à sa disposition. Puis avec Jean Ramié pour les éditions. Le fils Ramié, Jean, joue alors un rôle central dans la production des tirages. Tout le monde passe à Vallauris : artistes, marchands, intellectuels. Le village devient un épicentre de l’art moderne.

Picasso ne considère pas ces œuvres comme mineures. Bien au contraire. Il en réédite 633 avec l’atelier Madoura, fixe lui-même le nombre de tirages, appose la mention « Edition Picasso Madoura », veille aux signatures, dates et numérotations. Il assume avec amusement et provocation leur usage quotidien. À André Malraux, il écrit :

« J’ai fait des assiettes, on peut manger dedans. »

Entre 1947 et 1971, le maître du cubisme réalise plus de 3 500 pièces. Il transforme des plats en visages, des pichets en chouettes ou têtes, des cruches en figures féminines. Il travaille même les rebuts de l’atelier, ces fragments d’argile délaissés. Suzanne Ramié lui transmet les secrets de l’émail et de la cuisson. Picasso expérimente sans relâche : gravure dans la terre fraîche, engobes peints, oxydes vibrants. La lumière méditerranéenne irrigue ses formes. En 1953, il rencontre à Vallauris Jacqueline Roque, celle qui deviendra sa dernière épouse. Charmé par la jeune femme de 27 ans, il lui apporte une rose chaque jour, jusqu’à ce qu’elle accepte finalement de devenir sa compagne. L’esthétique évolue. Les pots chypriotes l’inspirent : il les pare de visages féminins. Les corridas envahissent les surfaces. Il puise dans la tradition hispano-mauresque et dans les souvenirs d’enfance. Il dessine des sourires.

Picasso « Tête », céramique (1956) – l’autre face

En 1956, Pablo Picasso modèle le Pichet Tête, une terre de faïence blanche décorée à l’oxyde noir et à la réserve de paraffine sur fond émaillé blanc par l’atelier Madoura. Haut de 13 cm, l’objet concentre toute l’invention plastique de Picasso à Vallauris : la panse devient visage, l’anse figure un profil, le bec verseur prolonge la coiffure. Sur une face, un masque sombre aux yeux largement ouverts ; sur l’autre, un visage clair, presque enfantin, souriant. Le contraste noir et blanc radicalise la simplification formelle. Picasso joue du volume comme d’une toile en trois dimensions, exploitant la courbe du pichet pour faire basculer l’expression d’un côté à l’autre. Cette même décennie, il prépare la grande série des Ménines d’après Diego Velázquez (1957). Ainsi, Tête s’inscrit dans un moment d’intense liberté : Picasso synthétise peinture, sculpture et artisanat, transformant un simple pichet utilitaire en visage archaïque, presque totémique, à la fois ludique et monumental.

Aujourd’hui, le marché de l’art mesure l’ampleur de ce corpus. Les ventes successives des céramiques de Pablo Picasso chez Tajan en témoignent : les collectionneurs recherchent autant les pièces uniques que les éditions Madoura. Le marché des céramiques de Picasso bénéficie d’une double dynamique : la rareté de certaines pièces comme les carreaux peints à la main et la désirabilité des éditions Madoura, qui permettent à de nouveaux collectionneurs d’entrer sur le marché avec des budgets variés, allant de quelques milliers à plus de cent mille euros. Le Pichet boule Taureau (1957) a été acquis pour 108 000 euros chez Tajan en 2021. Et, à titre d’exemple, Le Joueur de diaule (1961), cette peinture sur carreau de céramique représentant un musicien, estimée initialement entre 15 000 € et 20 000 €, a pulvérisé les prévisions pour être adjugée à 62 228 € (frais inclus) lors de la vente du 25 février 2026. Dans l’ensemble, les enchères ont largement dépassé les estimations, soulignant la vitalité du marché parisien pour les créations de Vallauris.

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