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[Éditions L’Arpenteur] « L’Épitaphe » de Félix Macherez

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Il y a, au cœur de L’Épitaphe, paru en mars 2026 aux éditions L’Arpenteur, une idée à la fois dérisoire et vertigineuse : trouver la phrase parfaite à graver sur sa pierre tombale. Car l’important n’est pas de mourir – cela, après tout, n’a rien d’original – mais de réussir sa sortie. Chez Félix Macherez, qui s’était fait connaître avec deux textes déjà hantés par les marges (Au pays des rêves noirs et Les trois pylônes), la mort est avant tout un problème de style.

Le dispositif de ce court récit, faussement estampillé « roman », est d’une simplicité trompeuse. Cid Sabacqs, trente-trois ans, se retire du monde pour trouver cette phrase ultime qui donnerait enfin un sens et une forme à sa vie. Mais contrairement à ce que pourrait laisser présager son prénom héroïque, ce Cid-là règne sur un royaume absent. Son monde est vide, écroulé sous l’ennui. Lui-même n’est plus qu’un « fervent de l’enfermement et de la position fixe », passant ses heures à « s’écouter âger » jusqu’à laisser germer en lui l’idée du suicide. Une idée qui, selon Félix Macherez, ne pouvait être qu’ originelle (« Je suis Cid »… à prononcer à haute voix pour comprendre). Alors il rature, recommence, multiplie les versions, comme si chaque tentative devait contenir à la fois le sens d’une vie et son effacement. Mais très vite, le projet se fissure : non seulement aucune formule ne convient, mais c’est l’idée même de conclusion qui devient suspecte. Que reste-t-il alors lorsque l’on échoue à trouver la dernière phrase ?

Pour autant, L’Épitaphe n’a rien d’ une méditation grave sur la mort. Le livre tient même de la farce, à l’image de ces employés des pompes funèbres pressés d’en finir avec un Cid éternellement insatisfait et transfigurés en comité de lecture, votant à mains levées pour la bonne formule. Rien de tragique dans ce personnage, qui apparaît plutôt comme une figure ironique, grinçante et dotée d’une lucidité qui confine au burlesque. On s’amuse d’ailleurs découvrir la cinquantaine d’épitaphes que Félix Macherez a glané chez les moralistes ou en arpentant les allées des cimetières parisiens : « Mon cadavre est à point, retournez-le ! » ; « En cours d’instruction : la mort m’apprend son métier » ;

« L’envers vaut mieux que l’endroit – vous verrez par vous-mêmes »

Félix Macherez, rédacteur en chef des pages Livres du magazine Art Press, déplace la question existentielle vers la question de l’écriture elle-même. Écrire son épitaphe, c’est supposer qu’il existe un point final, une formule capable de contenir tout le reste. Or tout, ici, travaille à démontrer l’inverse. Les phrases prolifèrent, se contredisent, s’épuisent. Le texte devient une surface saturée d’essais, exhibant ses coutures, ses ratés, ses reprises. Pour Félix Macherez, l’écriture tourne autour de son impossibilité de donner du sens. Ce qui se dessine, en filigrane, c’est peut-être moins un texte sur la mort qu’un essai sur l’épuisement des formes littéraires. A travers le personnage d’Ernest Wat, un écrivain raté que Cid interroge en vain pour trouver la bonne formule, Félix Macherez ne cache d’ailleurs pas sa critique des auteurs contemporains dont les livres sont jugés sans style. Cid parviendra-t-il toutefois à trouver la formule ultime ? Il faut le lire pour le savoir.

Aude Seyssel

Éditeur ‏: ‎ GALLIMARD
Date de publication ‏: ‎ 19 mars 2026
Langue ‏: ‎ Français
Nombre de pages‏ : ‎ 156 pages
Dimensions ‏: ‎ 11.8 x 1.3 x 18.5 cm