Au Théâtre des Mathurins à Paris, Fabrice Luchini affiche complet avec L’Art du portrait selon Cioran. Le comédien y célèbre la tradition française du portrait moral, du XVIIe au XXe siècle, en s’appuyant sur la prose incisive de Emil Cioran. Un spectacle littéraire exigeant qui se transforme, contre toute attente, en moment de jubilation collective.
Après ses lectures flamboyantes de Victor Hugo, qu’il reprend aux Bouffes Parisiens à partir du 5 octobre 2026, Fabrice Luchini opère un déplacement radical. Cioran, l’auteur des Syllogismes de l’amertume, n’est pas réputé pour son optimisme. Moraliste de la lucidité, styliste de l’aphorisme sombre, il cultive une pensée du désenchantement. Pourtant, sur scène, Luchini choisit un autre versant de son œuvre : Les Cahiers et surtout L’Anthologie du portrait, où Cioran rend hommage aux grands portraitistes français.
Le spectacle se construit autour de cette filiation. Fabrice Luchini fait entendre les voix de Madame du Deffand, Madame de Genlis, Alexis de Tocqueville et Saint-Simon. Tous pratiquent un art de la concision. Quelques lignes suffisent pour faire surgir une silhouette, un caractère, une époque. Une description physique devient révélateur moral. Une formule tranche, définit, classe. Luchini respecte cette règle de brièveté. Il ne surcharge pas. Il découpe les phrases, souligne une cadence, insiste sur un adjectif. Il commente aussi, interroge la salle.
Qui lit encore Saint-Simon ?
Qui connaît l’abbé Dubois ?
Le public rit, surpris par la modernité de ces textes anciens. L’abbé Dubois y apparaît « petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d’esprit », portrait féroce d’un intrigant tout entier tendu vers l’ascension. Le comédien lui-même semble découvrir, en direct, leur puissance comique. Ce succès public tient à cette alchimie rare. Fabrice Luchini ne donne pas une conférence savante. Il partage une passion. Il se fait plaisir à circuler entre les siècles, à digresser, à faire dialoguer les morts avec le présent. Son enthousiasme reste communicatif, mais maîtrisé par une exigence stylistique constante.
Le spectacle fonctionne comme une mise en abyme. Cioran admire les portraitistes classiques ; Luchini admire Cioran ; le public redécouvre la vitalité d’une tradition littéraire française fondée sur la précision et la netteté. Une phrase de Cioran sert de fil conducteur : « On n’habite pas un pays, on habite une langue. » Sur scène, la langue devient territoire commun. Fidèle à sa manière, Luchini élargit le champ. Il convoque Céline, Flaubert, Molière. Il relie les siècles par le goût de la phrase parfaite. Puis il se laisse aller à une digression qui dit beaucoup de son rapport intime aux textes. Il cite Charles Baudelaire : « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. » Le vers suspend la salle. Luchini en savoure la musique, en souligne la retenue, avant de repartir vers Cioran. Ces détours ne dispersent pas le spectacle ; ils en révèlent la cohérence profonde : la littérature comme discipline intérieure.
Au Théâtre des Mathurins, L’Art du portrait selon Cioran rappelle que le portrait n’est pas un genre figé. C’est une forme vive, capable de traverser les siècles. Entre Cioran et Baudelaire, entre Saint-Simon et Céline, Fabrice Luchini transforme la langue française en scène à part entière. Et le public, manifestement, en redemande.










