Accueil ARTS & CULTURE MASTERPIECE Le Radeau de la Méduse à la Comédie Bastille : une leçon...

Le Radeau de la Méduse à la Comédie Bastille : une leçon d’art aussi drôle que tranchante

0
116
Théodore Géricault, "Le Radeau de la Méduse" (1818 / 1819)_Musée du Louvre

À la Comédie Bastille, Le Radeau de la Méduse s’impose comme un objet théâtral singulier : un “spectacle-conférence” qui revisite, avec mordant et précision, l’un des chefs-d’œuvre les plus commentés du Musée du Louvre. Porté par l’écriture d’Alexandre Delimoges et l’interprétation habitée d’Anne Cangelosi, le spectacle réussit un savant équilibre entre transmission et plaisir du théâtre. Du 4 avril au 27 juin.

Dès les premières minutes, le dispositif s’installe : une conférencière autoritaire, caustique, en instance de divorce, prend le public à partie. Sous couvert d’un cours d’histoire de l’art, elle dissèque Le Radeau de la Méduse de Théodore Géricault (1791-1824), exposé en 1819 sous la Restauration, durant le règne de Louis XVIII.

Sur la scène de la Comédie Bastille, la toile apparaît comme une carte murale d’école. Le commentaire devient alors incarné, presque physique. Le spectateur est pris dans un flux d’informations dense : techniques picturales, composition, choix chromatiques, jusqu’à cette sous-couche au bitume de Judée, responsable de l’assombrissement progressif du tableau, évoquant ironiquement un Pierre Soulages avant l’heure. Mais la rigueur analytique n’empêche pas le récit. Le texte explore toutes les zones d’ombre : la vie brève de Géricault, mort à 33 ans, son fils qu’il ne connaîtra jamais, ou encore sa proximité avec Eugène Delacroix, qui aurait posé pour une figure du tableau.

Le naufrage de la Méduse : Un fait-divers devenu mythe pictural

Au cœur de l’œuvre : un drame réel. En 1816, la frégate La Méduse s’échoue au large de l’actuelle Mauritanie, conséquence directe de l’incompétence du commandant Hugues Duroy de Chaumareys, nommé pour des raisons politiques. Sur près de 400 passagers, 149 sont abandonnés sur un radeau de fortune. Treize jours d’errance s’ensuivent : famine, violences, folie, cannibalisme. Quinze survivants seulement seront secourus.

À 27 ans, Géricault choisit ce fait-divers pour s’imposer au Salon. Il mène une enquête quasi journalistique : il interroge des rescapés comme Jean Baptiste Henri Savigny et Alexandre Corréard, fait construire une maquette du radeau, étudie des cadavres à la morgue, allant jusqu’à conserver des fragments de corps, une tête notamment, dans son atelier pour saisir la vérité des chairs.

Le choix du moment représenté sur la toile est décisif : celui où les survivants aperçoivent au loin le navire L’Argus, minuscule à l’horizon. Espoir ou illusion ? Toute la tension du tableau réside dans cette ambiguïté.

La composition repose sur deux grandes pyramides : à gauche, celle du mât, symbole d’abattement; et à droite, celle des survivants culminant avec une figure noire brandissant un tissu rouge. Cette figure, inspirée d’un marin nommé Jean-Charles, devient centrale. Elle incarne autant l’espoir que la charge politique de l’œuvre, dans une France où la question de l’esclavage reste brûlante. Au premier plan, les corps morts ou agonisants forment une masse sombre, traitée dans un clair-obscur d’inspiration caravagesque.

Présentée au Salon de 1819 sous le titre Scène de naufrage, l’œuvre provoque un triple scandale : à la fois esthétique, en rupture avec les canons académiques ; politique le peintre critique implicitement le régime, et aussi social : représentation crue de la souffrance humaine

Avec ce texte d’une brûlante actualité, Alexandre Delimoges confirme son goût pour les formes hybrides. Son écriture, rythmée et accessible, s’inscrit dans la tradition du récit captivant à la Pierre Bellemare, clin d’œil assumé. Seule en scène, Anne Cangelosi impressionne par sa maîtrise. Pendant une heure, elle déroule un texte dense, appris en six mois, sans jamais perdre le fil. Son personnage joue de la provocation : le public est feint d’être ignorant, ce qui crée une connivence immédiate. Elle interpelle, recadre, improvise : « ici, on n’est pas dans un jeu vidéo », lance-t-elle provocant l’hilarité de la salle. Une pièce drôle et réjouissante.

Infos pratiques
• Lieu : Comédie Bastille
• Spectacle : Le Radeau de la Méduse
• Auteur : Alexandre Delimoges
• Interprétation : Anne Cangelosi
• Dates : du 4 avril au 27 juin
• Particularité : texte également disponible en librairie