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lundi 27 juillet 2026
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[Éd. Paulsen] « Les étés de l’ourse » de Muriel Wylie Blanchet

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Oublions – une fois n’est pas coutume – la solitude radicale des auteurs, souvent masculins, des classiques du nature writing. Oublions aussi le dénuement volontaire d’un Thoreau ou l’ascèse d’un Sylvain Tesson. En publiant pour la première fois en France Les étés de l’ourse (The Curve of Time), un siècle tout juste après les faits relatés, les éditions Paulsen nous réjouissent une nouvelle fois. Place aux femmes et à leur singulière vision du monde ! Sous la plume de Muriel Wylie Blanchet, on découvre un récit devenu depuis longtemps une référence Outre-Atlantique. La Canadienne invente ici un nouveau genre : l’épopée vagabonde, un manifeste d’émancipation familiale écrit au cœur des fjords de la Colombie-Britannique. À la barre du Caprice, un canot de croisière côtière en cèdre de sept mètres de long à peine, cette jeune femme n’a pas hésité à embarquer ses cinq enfants pour quinze étés successifs d’aventure dans un labyrinthe de milliers d’îles et de chenaux étroits bordés par des montagnes à pic. « D’où venez-vous ? Où allez-vous ? J’agitais vaguement la main. « Oh, du sud », répondais-je évasivement. Ou : « Ah, vers le nord-nulle part en particulier. »

Issue de la bourgeoisie canadienne, Muriel Wylie Blanchet voit son destin basculer au printemps 1926. Devenue veuve à 35 ans après la disparition de son mari en mer, elle refuse de se confiner dans le deuil. Sportive, aventurière, téméraire, elle arme son frêle esquif dès l’été 1927 et prend la mer. Son objectif ? Donner le goût du risque et de l’exploration à toute sa petite tribu, alors âgée de 3 à 14 ans. Ce qui s’annonce comme une robinsonnade estivale va devenir un rituel : pendant plus d’une décennie, chaque été, la famille va s’enfoncer dans les fjords de la côte Pacifique, naviguant entre les orques, les forêts humides de cèdres et de mélèzes, les falaises vertigineuses et les vestiges de villages indiens oubliés.

Pour autant, Muriel Wylie Blanchet n’a aucune intention de consigner un récit où l’exploit le céderait au sensationnalisme. Sa prose, d’une grande sobriété, est servie par la traduction de l’écrivain naturaliste québécois Louis Hamelin. Celle-ci reste très éloignée de la grandiloquence du dépassement de soi. Elle ne flirte jamais non plus avec la nostalgie des souvenirs d’enfance. Ce que documente Les étés de l’ourse, c’est la découverte de nouveaux rapports humains façonnés par l’immensité et la rugosité des paysages. À bord du Caprice, la mère devient capitaine, mécanicienne, cartographe, emportant ses enfants dans le sillage des grands explorateurs Juan de la Fuca ou George Vancouver dont elle connaît par cœur chaque relevé. L’autorité maternelle s’y dissout pour devenir une école de la vie : en transmettant à sa progéniture une autonomie radicale face aux éléments, Blanchet transforme ses enfants en compagnons de bord, coresponsables du destin commun. « Nous vivions et campions, explorions et nagions dans un petit royaume de notre invention», écrit-elle.

La force du récit réside également dans la tension permanente entre le minuscule et le majuscule, le frêle habitacle et l’immensité de la nature. On s’étonne de la promiscuité des corps qui doivent s’entasser sous le pont pour dormir. Aucune place pour le superflu. Chacun n’a droit qu’à son maillot de bain et une seule tenue de rechange, lavée et séchée au soleil quand celui-ci veut bien percer les brouillards ou le rideau des pluies diluviennes de cette côte inhospitalière. Pam, la chienne de la famille, est cantonnée la nuit dans le you-you amarré au navire. Sentinelle attentive, elle alerte, souvent au péril de sa vie, sur la présence d’ours noirs ou de cougars rôdant sur le rivage. Les enfants, marins aguerris à force d’expérience, participent tous à la manœuvre, apprenant à décoder le langage des marées, la violence des courants, la nature des baies sauvages, avant d’exploser de joie sous les cascades d’eau douce pour se laver du sel marin.

La préface de l’écrivaine naturaliste Gabrielle Filteau-Chiba souligne avec justesse la modernité de cette voix pionnière de l’écoféminisme. En refusant de dompter la nature, en choisissant plutôt d’épouser sa courbure et ses caprices, Blanchet signe un livre de grand large dont le souffle vient raviver en nous un irrépressible besoin de liberté.

Aude Seyssel