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vendredi 4 septembre 2026
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[Éd. Gallimard] « Le Palais » de François-Henri Désérable

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Il est des vins jeunes dont on se dit qu’ils promettent. On en goûte un, on l’apprécie, et l’on se prend à attendre le millésime suivant avec impatience. Ainsi de François-Henri Désérable. On avait goûté Tu montreras ma tête au peuple (2013) ; Évariste (2015) était resté en bouche ; Mon maître et mon vainqueur (2021 – Grand prix du roman de l’Académie française) avait des notes acidulées très agréables. En cette rentrée littéraire 2026, voici donc Le Palais (éditions Gallimard), une fiction épique dessinée autour d’Arun Kumar, un prodige aux papilles absolues. Malgré son très jeune âge, son palais est au vin ce que l’oreille de Mozart était à la musique : la référence absolue.

Et nous voilà embarqués dans un tour du monde des vignes et des saveurs : des bidonvilles de Delhi aux caves de Bourgogne, des îles Marquises aux tours de Manhattan, le roman multiplie les escales et les dégustations. Chaque cru devient une fenêtre ouverte sur un paysage, une époque, une mémoire. Certains vins sont décrits comme des œuvres d’art, d’autres comme des énigmes qu’il faut apprendre à déchiffrer. « Certains vins recélaient davantage de beauté que l’esprit humain n’en pouvait concevoir, des harmoniques si subtiles, si profondes, qu’aucun poème, aucun tableau, aucune symphonie, aucun monument n’aurait pu les égaler », écrit l’auteur.

Au point qu’Arun, venu des bas-fonds indiens et adopté par une famille de restaurateurs bourguignons, invente un vocabulaire pour rendre ce que personne n’avait ressenti jusqu’alors. « Ainsi naquirent “risambre”, ce goût de bois ancien chauffé par une lampe d’architecte, entre poussière et vernis blond ; et la “vellune”, cette saveur minérale et lactée qui rappelait la coquille d’un œuf à la coque encore tiède ; ou encore le mot “crémurien”, pour cette rondeur de cire fondue mêlée à l’encens tiède. » Le lecteur est pris par l’ivresse des grands crus qui coulent à chaque page : Corton-Charlemagne, Gevrey-Chambertin, Romanée-Conti, Chambolle-Musigny, Cantemerle… mais aussi par des nectars plus confidentiels que Désérable fait entrer dans la lumière avec la même gourmandise, comme ce kvevri géorgien au grain sauvage. Pour qui veut se plonger dans les délices de Bacchus, ces pages sont à rouler sous la langue. Désérable sait rendre l’œnologie sensuelle à celui ou celle qui ne la connaît guère. Toute une mythologie du vin se révèle.

Mais le don absolu est aussi un pouvoir absolu. Et le jeune Arun va le découvrir en soulevant le voile sur les travers de ce monde d’initiés. Car le vin est aussi spéculation, injustice, argent, vanité et trahisons. Dans cet univers où certaines bouteilles valent des milliers, voire des millions d’euros, le goût se mue en arme, et le palais d’Arun en instrument de vengeance. Car que vaut réellement un grand vin ? Dans le monde qu’explore Désérable, celui qui possède le pouvoir de goûter sans se tromper possède aussi celui de faire et défaire les croyances. Arun révèle l’extrême fragilité d’un système tout entier fondé sur l’avis de quelques initiés.

Le roman prend alors un virage picaresque, multipliant les péripéties inspirées de faits réels comme aime à les relater Désérable. On pense évidemment à Rudy Kurniawan, le célèbre faussaire indonésien dont les contrefaçons de grands crus furent découvertes au début des années 2010, ou au tout-puissant Robert Parker derrière la figure fictive du critique Waterman, dont les jugements ont fait la pluie et le beau temps pendant des décennies. Côté littérature, la filiation avec Le Parfum de Patrick Süskind est évidente : un orphelin, un sens poussé jusqu’au génie, un don qui devient malédiction. Mais là où Süskind faisait de son Grenouille une créature presque métaphysique, Désérable, lui, reste du côté du roman d’aventures. Et c’est là, hélas, la pointe d’amertume de ce nouveau cru : son Arun multiplie les péripéties au risque de dissoudre l’intérêt du propos. Car, chez Désérable, les meilleurs arômes sont ceux qui naissent de la langue et du verbe, bien davantage que des artifices de l’intrigue. Qu’on ne s’y trompe pas: pour Désérable, le véritable don n’est pas celui d’Arun. C’est celui de l’écrivain, lorsqu’il parvient à nommer ce que nos sens ont éprouvés.

Aude Seyssel