À l’occasion des Journées européennes du patrimoine 2026, qui se déroulent du 19 au 20 septembre, placées sous le thème « patrimoine en danger », la gare Saint-Lazare à Paris s’impose comme un symbole fort. Première gare construite à Paris, elle incarne à la fois l’essor industriel du XIXe siècle, l’audace architecturale et les défis contemporains de conservation. Derrière son flux quotidien de voyageurs, ce monument ferroviaire concentre deux siècles d’histoire urbaine.
accès aux voies de la gare Saint-Lazare – on aperçoit l’un des verres peints restaurés et éclairés de Charles Sarteur
La construction de l’« embarcadère de l’Europe », première gare parisienne
Inaugurée en 1837 sous le nom d’« embarcadère de l’Europe », la future Gare Saint-Lazare marque une rupture majeure dans le paysage parisien. Elle accueille la ligne Paris–Le Pecq, première ligne ferroviaire d’Île-de-France destinée aux voyageurs normands. À l’époque, le quartier reste en périphérie de la capitale ; le train incarne la vapeur, la vitesse et la transformation du territoire.
Au fil des décennies, la gare Saint-Lazare s’agrandit pour accompagner l’expansion du réseau vers la Normandie. Elle devient la tête de ligne des destinations balnéaires et industrielles de l’Ouest. Direction Le Havre, et bientôt New York ! Avec ses grandes halles métalliques et ses élégantes verrières, elle symbolise l’architecture du fer et du verre, typique de la révolution industrielle. Immortalisée notamment par Claude Monet dans une série de toiles en 1877, elle entre aussi dans l’histoire de l’art comme icône de la modernité urbaine.
L’intervention décisive de l’architecte Juste Lisch (1828-1910)
À la fin du XIXe siècle, l’architecte et plasticien Juste Lisch transforme profondément la gare. Entre 1885 et 1889, cet inspecteur général des Monuments Historiques redessine la façade monumentale sur la rue Saint-Lazare et réorganise les espaces intérieurs. Son intervention vise à rationaliser les circulations tout en affirmant une écriture architecturale ambitieuse.
Juste Lisch conserve la structure métallique des grandes halles, mais il habille la façade d’un décor de pierre rythmé par des arcades et des horloges monumentales. Il intègre également des éléments provenant de l’Exposition universelle de 1867, illustrant une pratique de réemploi avant l’heure. Son travail confère à la gare Saint-Lazare une identité à la fois industrielle et institutionnelle, à mi-chemin entre infrastructure technique et palais urbain. Cette hybridation explique aujourd’hui son statut patrimonial, mais aussi la complexité de sa conservation.
Les vitraux de Charles Sarteur (1874-1933), un patrimoine fragile restauré en 2020
Moins connus que les verrières des halles et la salle des pas perdus, les vitraux réalisés par Charles Sarteur constituent un élément décoratif singulier de la gare. Installés à la fin du XIXe siècle, ils participent à l’embellissement des espaces intérieurs, en filtrant la lumière et en introduisant une dimension artistique dans un lieu dédié au transport. Chaque panneau illustre une destination.
Verres peints de Charles Sarteur restaurés (détail)
Avec le temps, pollution, vibrations ferroviaires et transformations successives du bâtiment ont fragilisé ces « verres peints ». Leur restauration en 2020 s’inscrit dans une logique de sauvegarde du patrimoine intégré à l’architecture. Les ateliers spécialisés ont procédé au démontage, au nettoyage des verres, à la consolidation des plombs et à la repose dans des structures renforcées. Quatre d’entre eux sont éclairés en permanence autour des premières voies.
La Société historique et archéologique des 8e et 17e arrondissements de Paris organise des visites pour ses adhérents. Dans le cadre des Journées européennes du patrimoine 2026, le Grand Palais RMN permet également au public de découvrir l’histoire architecturale de la gare, ses transformations et ses éléments décoratifs souvent méconnus. Dans ce contexte, la Gare Saint-Lazare apparaît comme un cas d’école : un monument vivant, soumis à une pression fonctionnelle constante, mais porteur d’un héritage architectural et artistique fragile. Entre flux contemporains et mémoire industrielle, elle rappelle que le « patrimoine en danger » n’est pas seulement ancien ou abandonné, il peut aussi être quotidien, traversé chaque jour par des dizaines de milliers de regards distraits.