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« Le Souffle de la forêt » de Simonetta Greggio : sur les traces de Simona Kossak, femme sauvage de Białowieża

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"Le Souffle de la forêt", de Simonetta Greggio, éditions Arthaud.

Avec Le Souffle de la forêt, la romancière italienne Simonetta Greggio s’empare d’une figure aussi discrète que fascinante : Simona Kossak, héritière d’une grande lignée d’artistes polonais devenue, presque à rebours, une femme des bois. Paru en janvier 2026 aux éditions Arthaud, le livre s’ouvre sur une image de dépouillement : « elle n’a que la peau, les os et un nom de famille ». Tout est déjà là : la rupture, l’héritage, et la tension entre deux mondes.

« Elle était fille des bois, adoptée par la forêt. » Ainsi s’impose la figure de Simona Kossak, biologiste et zoopsychologue polonaise née en 1943 à Cracovie et morte en 2007, dont Simonetta Greggio retrace la trajectoire dans Le Souffle de la forêt. À rebours de son milieu d’origine, une grande famille d’artistes-peintres, la jeune Simona Kossak choisit la science et, plus encore, une vie en rupture. À la fin des années 1970, celle que l’on qualifierait sans doute aujourd’hui « d’autiste Asperger» selon l’auteure, s’installe dans la forêt primaire de Białowieża, à la frontière biélorusse. Elle y fuit la violence familiale et les rigidités académiques. Elle y vivra pendant plus de trente ans, dans une cabane nommée Dziedzinka (petit domaine), sans eau courante ni électricité. Une vie au cœur d’un autre monde : celui de la faune et de la flore, dont elle partage l’existence. Une présence humaine demeure pourtant essentielle : celle de Lech Wilczek, photographe naturaliste, avec qui elle est d’abord contrainte de partager sa maison et qui deviendra le compagnon de son existence. Ensemble, ils composent un témoignage à deux voix sur la forêt de Białowieża.

Simonetta Greggio restitue cette cohabitation hors normes. Car Simona Kossak ne se contente pas d’observer les animaux : elle vit avec eux, parmi eux, dans une familiarité qui défie les catégories scientifiques classiques. Ainsi, la jeune laie Żabka (Petite grenouille), orpheline recueillie à quelques jours à peine, mangera à sa table et dormira toute sa vie dans son lit, dans une proximité radicale. Les corbeaux boivent dans ses verres en cristal ébréchés, les écureuils nichent contre son corps, les hérissons blessés se réchauffent sous ses vêtements. Les lynx, qu’elle nourrit et soigne, se lovent dans ses jambes, les cerfs et les biches entrent et sortent de son univers comme des présences souveraines. Autour d’elle gravitent les chevreuils, les buses, les renards… tout une communauté dont elle accepte les règles. Sa maison forestière devient un lieu d’échanges où les frontières entre espèces s’estompent.

Cette immersion constitue une approche pionnière. Formée à l’ombre de son mentor autrichien Konrad Lorenz, prix Nobel et figure fondatrice de l’éthologie, Simona Kossak prolonge cette pensée en la déplaçant hors du laboratoire. Elle développe une science du comportement enracinée dans le terrain, attentive aux interactions et aux émotions. Elle affirme, seule contre tou ou presque, que les animaux ressentent, qu’un chevreuil peut souffrir d’un manque, qu’une louve peut se laisser mourir après la perte de son compagnon. Une telle position, aujourd’hui admise, relevait alors de l’hérésie scientifique. Simonetta Greggio montre d’ailleurs avec précision la violence du milieu académique auquel Simona Kossak se heurte, ce dernier étant encore profondément marqué par le concept « d’animaux-machines » développé par Descartes. Ses idées sont jugées «pas sérieuses ». Femme dans un univers d’hommes, refusant les protocoles froids et la distance méthodologiques, elle dérange. On la marginalise, on la ridiculise, on la surnomme « la grande prêtresse des sangliers ». Mais ce rejet souligne en creux la portée de son intuition : replacer le vivant au centre de l’observation, comme sujet à part entière.

Simonetta Greggio choisit pour restituer cette existence une forme littéraire hybride qui mêle narration, témoignages et fragments presque cinématographiques. Sans jamais céder à l’hagiographie. Simona Kossak n’est jamais idéalisée. Son absence de militantisme écologiste, qui lui est parfois reproché aujourd’hui à la lueur des enjeux contemporains, est mis en lumière. Mais Simona Kossak ne cherchait ni à théoriser ni à organiser son engagement. Son rapport au vivant était d’abord instinctif. Le Souffle de la forêt rappelle avec force que comprendre le vivant suppose, avant tout, d’accepter de vivre avec lui.

Aude Seyssel