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Musique, danse, théâtre : le grand mix des arts au conservatoire d’Orléans

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Spectacle pluridisciplinaire au musée des Beaux-Arts d'Orléans dans le cadre de la Nuit des Ombres 2023

Un atelier « transversal » a vu le jour au conservatoire d’Orléans en 2023, à l’initiative de Sophie-Leila Vadrot, professeure de théâtre, et de Francis Lecointe, professeur de saxophone. Fort de son succès, cet atelier a été intégré au programme pédagogique. Le jeu collectif et transversal pourrait-il marquer la fin des pratiques individuelles dans les conservatoires ?

« Tous les arts s’entrelacent et se prêtent un secours mutuel », Diderot, Le Fils naturel (1757)

L’Encyclopédie de Diderot (1713-1784) et D’Alembert (1717-1783) était une pratique transversale dans sa démarche de rassembler les connaissances. Le conservatoire d’Orléans renoue avec la pensée des Lumières dans une approche pluri- et interdisciplinaire des arts. C’est au XXe siècle, avec la naissance du cinéma, que l’art s’inscrit réellement dans un dialogue entre plusieurs de ses domaines : le théâtre, la musique, ou encore la photographie. Cet échange est d’autant plus explicite dans les ciné-concerts où les musiciens jouent en direct pour accompagner les premiers films muets dès 1891 et, plus récemment, tous les films aux bandes originales cultes.

Marietta Robusti Tintoretta, « Autoportrait au madrigal » (1580)

La transversalité existe aussi dans les arts plastiques comme en peinture. Le portrait au madrigal de Marietta Robusti (1560-1590) où la peintre se représente avec son clavecin et une partition de madrigal, genre réputé à la Renaissance, nous laisse presque déchiffrer la partition. Les arts plastiques ont aussi eu leur place au sein de l’atelier transversal du conservatoire d’Orléans. Les élèves ont pu se représenter au milieu des statues et des peintures du musée des Beaux-Arts d’Orléans à l’occasion de la Nuit des Ombres en 2023 et de la Nuit des musées en 2024.

Dans le répertoire du saxophone en musique, on retrouve des pièces qui ne sont pas simplement instrumentales. La Suite hellénique de Pedro Iturralde (1929-2020) a été revisitée pour mêler saxophone et chant, et Lime Light de Philippe Auclair (1959) associe saxophone, enregistrements sonores et texte. Cette volonté de faire dialoguer texte musical et texte en mots se retrouve dans l’atelier transversal du conservatoire d’Orléans qui a travaillé sur une association de textes issus de Compagnie de Samuel Beckett (1906-1989) et de morceaux de Tierkreis de Karlheinz Stockhausen(1928-2007).

Le travail transversal au sein du conservatoire d’Orléans s’est fait au travers de multiples expérimentations dans des improvisations avec du papier de soie qui devenait un journal, une écharpe ou un tapis. L’expérimentation, c’est aussi ce qui est aux fondements du genre minimaliste en musique. C’est le cas dans Water Walk de John Cage (1912-1992) où la pièce n’a recours à aucun instrument. Le compositeur fait seulement l’usage d’éléments du quotidien comme une théière ou une baignoire pour produire une musique étrange qui semble désordonnée et même cacophonique.

« Une bonne imitation est une nouvelle invention », Xavier de Maistre

L’imitation dans le travail d’improvisation pluridisciplinaire est essentielle pour instaurer une bonne écoute et créer une harmonie dans les improvisations. Les élèves du conservatoire d’Orléans se sont essayés à l’imitation dans un travail en « miroir » où les duos devaient imiter à tour de rôle les mouvements et les sons produits par leur partenaire de jeu. Chez Ryo Noda, saxophoniste japonais venu étudier à Bordeaux, l’imitation se traduit dans la nostalgie qu’il éprouve loin de son pays. Avec son saxophone, il essaye de reproduire les sonorités du shakuhachi, flûte traditionnelle japonaise en bambou, produisant ainsi des morceaux très aériens tels que Maï.

La transversalité fédère des artistes de différents horizons autour d’une même volonté : celle de jouer ensemble. À l’inverse de ce que décrit le mythe de la tour de Babel, qui présente les langues comme une barrière divisant les hommes, le langage commun des arts tels que la peinture, la danse ou la musique rassemble les individus. Alain Fournier, écrivain français, affirme que « le langage absolu se retrouve en tous les arts, qui, en ce sens, sont comme des énigmes signifiant impérieusement et beaucoup sans qu’on puisse dire quoi ». Ainsi, l’art s’adresse à tous les hommes mais peut être perçu de différentes manières en fonction des sensibilités de chacun. Il reste souvent indicible et s’ancre davantage dans un langage de l’émotion.

Les académiciens des Beaux-arts associent la transversalité à de « l’art total » et posent la question de la compatibilité de cet « art total » avec un « art personnel ». Pourtant, la transversalité n’est rendue possible que par les connaissances que l’artiste a accumulées sur son propre art et qui deviennent des outils lors d’une pratique transversale avec d’autres artistes.

Selon le philosophe Edgar Morin dans Mon ennemi c’est la haine, l’Allemagne des années 1940 et l’occupation ont produit « ce qu’il y a de plus beau en musique, en philosophie, en littérature, et ce qu’il y a de plus ignoble en politique ». Ainsi, les conflits et la haine qui peuvent animer les relations entre les hommes sont intimement liés aux arts qui deviennent une passerelle. Dans Different Trains, le compositeur américain Steve Reich associe un quatuor à cordes avec les enregistrements de témoignages de juifs déportés pendant la Seconde Guerre mondiale comme un manifeste de paix face aux horreurs et à la haine.

L’atelier transversal du conservatoire d’Orléans s’inscrit dans ce mouvement avec l’idée d’un jeu interdisciplinaire qui rappelle que la rencontre avec autrui ne doit pas se faire avec appréhension et rejet. La transversalité nous pousse à nous confronter aux autres et à l’inconnu en échangeant avec des arts que nous ne connaissons pas très bien, voire pas du tout !
> Le conservatoire d’Orléans

Salomé Raucoule